Lundi 9 août 1993 (suite) : la Nouvelle-Orléans

les roadtrippeurs !
Après avoir fait la rencontre à la Nouvelle-Orléans de celui avec qui j'entretiendrai une aventure épistolaire dans les deux années à venir, et avec qui je partagerai un chouette été 1995 entrecoupé de quelques épisodes tragiques, je mets entre parenthèses l'épisode Brandt pour reprendre mes aventures roadtrippesques avec mon ténébreux Teuton (et non Téton, merci à ceux qui suivent

)...
En ce lundi 9 août au petit matin, Brandt vient donc de me redéposer à mon auberge de jeunesse et nous nous sommes faits nos adieux.
Quelques courtes heures de sommeil plus tard, je retrouve Erwin et nos compagnons de la veille au soir et nous sortons déjeuner dans un bar à proximité de notre auberge de jeunesse. Le cajun burger que je commande est divin, mais épicé !
(A cette époque, je n'avais pas trop l'habitude des épices... je me suis rattrapée depuis, et après avoir survécu à 15 jours en Inde des années plus tard, je crois que je n'ai désormais plus rien à craindre côté épices...)
Il est ensuite temps de faire nos adieux aux deux anglaises, Jane et Louise, qui s'en vont vers d'autres horizons américains.
L'estomac plein, Erwin et moi prenons le trolley pour le French Quarter (encore !). Après avoir flâné dans Canal Street et Bourbon Street, et y avoir acheté quelques cartes postales pour envoyer à nos familles et amis respectifs, nous prenons la direction du French Market et des quais le long du Mississipi. Nous nous arrêtons au Café du Monde, une institution de la Nouvelle-Orléans.
Crédit photo : Café du Monde, Beignets et Jazz by Dianne Parks
Nous cédons à la coutume et nous régalons de quelques beignets alongés d'un iced coffee. J'apprécie beaucoup l'atmosphère du lieu et cède un instant à la rêverie que l'endroit inspire...
(Bizarrement, je note dans mon carnet que tous les serveurs du Café du Monde étaient asiatiques... M'étais-je attendue à être servie par des compatriotes empressés ?)
Crédit photo : Café du Monde by Dianne Parks
Après cet intermède gastronomique, nous continuons à déambuler au gré des rues de la Nouvelle-Orléans : le Moon Walk près du Café du Monde me plaît beaucoup par son côté bohème : musiciens, tresseurs de cheveux, clowns faisants des sculptures en ballons... La joyeuse faune humaine qui anime ce quartier me rappelle celle du quartier des Halles de Paris qui était l'un de mes quartiers fétiches à l'époque.
(En écrivant ces lignes, la nostalgie me prend : cela fait des années que je n'ai pas mis les pieds aux Halles !)
Nous passons par le Jackson Square, puis remontons St Peter Street et Orleans Avenue : elle me plaît bien, cette avenue, avec ses peintres qui lui donnent un petit côté Montmartre... Mon coup de coeur pour la Nouvelle Orléans est désormais avéré : j'adore cette ville, son atmosphère bon enfant, ses musiciens dans les rues, son sens de la fête, ses wannabe peintres, son côté laid-back, ses marginaux déjantés...
Témoin de ce coup de coeur, mon carnet de bord : "New Orleans est canon !"
En fin d'après-midi, il se met à tomber une de ces bonnes pluies d'été diluviennes dont le vieux Sud a le secret.

Nous attrapons un trolley et rentrons à notre auberge de jeunesse. Il ne nous reste plus grand chose à manger, si ce n'est quelques fruits qui ont commencé à trop mûrir (pour ne pas dire pourrir), mais nous nous en contentons, car nous avons mieux à faire que de chercher à nous restaurer de quelque chose de consistant. Hé oui, nous sommes à La Nouvelle-Orléans, et ce soir, nous sortons écouter du jazz !!!
Vers 20h30, nous quittons l'auberge de jeunesse et prenons le streetcar jusqu'à Bourbon Street, direction le Preservation Hall. Ce jazz-joint se trouve pas loin du Pat O'Briens, le bar à la fontaine enflammée où Brandt et moi avions passé quelques heures à nous noyer dans les yeux l'un de l'autre... A moins que nous ne nous soyions noyés dans l'alcool... ou encore les deux !
Bref, pour ceux qui ne connaîtraient pas encore le Preservation Hall, c'est le haut lieu du Jazz à la Nouvelle-Orléans. Il ne paie pas de mine de l'extérieur, mais tout amateur de jazz se doit d'aller y faire un tour. Ravissement auditif garanti !
Credit image : Preservation Hall by John Boles
Il faut savoir que douze ans après mon roadtrip, l'ouragan Katrina qui ravagea la Nouvelle-Orléans, y semant la mort et la désolation, épargna le Preservation Hall qui resta néanmois fermé des mois durant... Il rouvrit en avril 2006 pour les célébrations de son 45è anniversaire.
Credit image : New Orleans Preservation Hall by Diane Millsap
Il y a la queue à l'extérieur... A 21h30, nous pénétrons enfin à l'intérieur. La salle est minuscule : trois rangées de bancs ne suffisent pas à assoir tous le monde, le reste du public est debout derrière les bancs. Je suis étonnée de constater qu'ils ne vendent pas de boissons à l'intérieur - il est d'ailleurs interdit d'en apporter de l'extérieur.
L'orchestre arrive. Ils jouent du jazz, du vrai. Nous sommes serrés comme des sardines, il fait chaud, mais c'est le top ! Trombone, batterie, trompette, basse, clarinette, banjo, piano... viennent se chercher, se répondre, se donner la réplique, pour le plus grand bonheur du public. Nous avons droit à quelques solos inspirés... Je m'en prends plein les oreilles et je suis dans le jardin d'Eden des mélomanes !
Credit image : Preservation Hall Jazz Band by Sue Zimmermann
Puis c'est la pause, bien méritée, des musiciens. Et là, comme par miracle, la foule s'éclaircit et je me retrouve devant !
Quand le groupe revient, je suis bien assise, aux premières loges... et aux anges ! L'ambiance est électrique, le groupe est en symbiose, et mes oreilles sont au paradis ! C'est génial !
Credit image : I colori del Blues by Massimo Marano
Et puis, petit à petit, je sens monter une sorte de torpeur... La musique m'enivre, me fait tourner la tête... jusqu'à la nausée... Je ne me sens plus bien... J'ai envie de vomir tandis qu'un terrible mal de ventre me tord les boyaux... Je vois de plus en plus flou, j'ai l'impression étrange d'être saoule alors que je n'ai pas bu une once d'alcool...
Crédit image : Jazz Band à Sanary by Masmoulin
Que m'arrive-t-il ?
Je préviens Erwin. Je lui demande si on peut rentrer, je sens que je ne peux pas rester là. Mais Erwin ne veut pas partir tout de suite. Pour lui, la soirée ne fait que commencer ! Et il a d'autres projets pour tout à l'heure... Je ne me vois pas rentrer sans lui. J'ai encore les idées assez claires pour me rendre compte qu'il ne vaut mieux pas que je rentre seule à l'auberge de jeunesse. Il faut que je l'attende, mais je me sens vraiment très, très mal.
Je sors de la salle, et m'assois contre un mur un peu à l'écart de la foule qui attend encore pour entrer, en essayant d'inspirer un peu d'air frais et en attendant qu'Erwin décide de compatir.
Finalement, alors que j'ai juste envie de mourir, qu'on en finisse là, tout de suite, qu'on m'achève afin d'abréger mes douleurs, qu'on me passe la corde autour du cou, ou mieux, qu'on me guillotine pour que ça aille plus vite
(comment ça, j'en fais un peu trop ?
), Erwin débarque enfin.
Le trajet de retour est très tendu mais je me sens tellement mal que c'est un peu le cadet de mes soucis à ce moment-là. Erwin est furieux contre moi. Il voulait aller faire la tournée des bars du French Quarter après notre virée musicale, et je viens de contrarier ses plans et de lui gâcher sa soirée.
Le lendemain, j'écrirais dans mon journal de bord à propos de cette soirée : "Ce mec ne pense qu'à se bourrer la gueule, c'est dingue !"
Alors voilà, ce soir-là c'est un Teuton furax et une Gauloise bien mal en point qui prennent ce soir-là la direction de leur auberge de jeunesse... Je ne sais pas vraiment ce qui s'est passé, ce qui a pu me rendre aussi malade... On aurait pu penser à un bad trip dû à une mauvaise mixture jetée dans mon verre, mais je n'avais rien bu. Mon petit doigt me dit que parmi nos fruits un peu trop mûrs de ce soir-là, devait s'en cacher un qui a voulu me faire une méchante farce. A moins que ça soit mon cajun burger du midi qui a attendu le soir pour me jouer un bien mauvais tour...
Le lendemain, Erwin me fera payer très cher de l'avoir, bien malgré moi, empêché de se prendre une cuite pour la deuxième fois en deux jours...
Il me le fera payer, mais comment ?...

Faites vos jeux !!!
