Mercredi 4 août 1993 : Dunedin, Floride
22h30 : Ce soir, le moral est loin d’être au beau fixe, et même si j’ai passé une super journée, au moment où je fais le récit de ma journée dans mon carnet de route, j’en ai ras le bol et ma mère et mes frères me manquent…
J’ai écrit ces quelques phrases : « Dans quelle histoire me suis-je embarquée ? J’ai une sérieuse envie de déprimer, mais je me retiens. »
Mais pas d’anticipation, reprenons le récit de la journée par son début…
Rappelez-vous, Erwin et moi, ravis d’avoir enfin notre voiture, avions décidé d’aller passer la journée à Cape Canaveral. Nous devions nous lever à 4h30 ce matin. Le réveil, paresseux, en a décidé autrement, et c’est finalement à 6h30 que nous nous réveillons ! Le temps de nous préparer, nous décollons à 7h45.
Evidemment, en 1993, pour préparer un trajet, pas de GoogleMaps ni de Mappy. En route, pas de GPS à la voix suave (« Au rond-point, prenez la première sortie »…) ni de Waze qui te sort des bouchons. Non, à cette époque-là, c’était armés d’immenses cartes routières qu’on pliait et dépliait dans tous les sens (et qui finissaient toujours par se déchirer pile aux endroits stratégiques !) qu’on partait à l’assaut des routes… Qui n’a pas connu la douce époque où
Monsieur-chargé-du-volant et
Madame-préposée-à-la-carte risquaient le divorce à chaque sortie dominicale ?
-
(Madame) Mais je t’ai dit de tourner à gauche !
-
(Monsieur ) Tu ne m’as pas prévenu assez tôt !
- Fais demi-tour, alors !!!
- Ca va pas, non ? J’peux pas, on est un sens unique ! Bon je vais où maintenant ? Je tourne à gauche à la prochaine ?
- Euh attends, j’en sais rien, il faut que je tourne la carte dans l’autre sens, j’y comprends rien, moi à cette f*** carte, il faut qu’on se dirige vers le Nord, mais j’arrive pas à lire une carte à l’envers, moi !
- Ah, toi et ton p*** de sens de l’orientation ! File-moi la carte !
- Ca va pas, non !? Tu conduis ! Tu vas nous faire avoir un acc…
Criiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiissements de pneus…
(Cette petite scène vous évoque-telle des souvenirs ??? Allez, avouez, vous êtes bidonnés de rire !!!)
Donc, ce matin-là, en route pour Cape Canaveral, nous commençons par nous paumer dans Tampa… Cela nous fait perdre à nouveau un temps précieux (ce n’est pas comme si nous n’avions pas déjà perdu deux heures ce matin-là…

). Une fois finalement arrivés sur l’autoroute, cependant, la navigation, et le co-pilotage de la part de Bibi ici présente, deviennent plus faciles.
A 11h du matin, nous parvenons enfin au Kennedy Space Center… Nous faisons la queue pour acheter des tickets de bus pour le « Red Tour » (avec lequel nous devons faire un tour guidé du centre), ainsi que des tickets pour un film Imax,
The Dream Is Alive. (Dans mon carnet, j’avais précisé : « Imax = écran géant » .

)
Notre tour en bus est prévu pour 12h40. Nous avons donc un peu de temps devant nous, que nous mettons à profit pour visiter une sorte d’exposition se déroulant dans plusieurs salles dans lesquelles sont projetés des petits films de quelques minutes chacun, ainsi que des écrans animés racontant l’histoire des satellites, leur utilité, etc.
Dans mon carnet, je note : « Intéressant, mais assez cirage de bottes. »

En y repensant, j’imagine tout à fait l’expo à l’américaine, la narration suffisante et fière d’elle-même… La fin de la guerre froide ne remontait qu’à quelques années, on ne devait pas être loin de
« Spoutnik, c’est pour les trous du culs ! » (mettez la voix du Commandant Sylvestre des guignols derrière SVP)…
Nous filons ensuite prendre notre bus pour le Red Tour. Le Kennedy Space Center me donne une impression d’immensité. Le building principal est immergé dans la nature. Ces terres plates (oui, je vous rappelle que nous sommes en Floride !!!) sont en fait un refuge pour les animaux (le Kennedy Space Center National Wildlife Refuge), et c’est vrai qu’on en voit beaucoup, des animaux, notamment des espèces en danger qui sont ici protégées.
Aujourd’hui, je m’étonne de ne pas avoir fait la liste des animaux que j’avais vus ce jour-là. J’avais juste noté en avoir vu énormément. J’imagine qu’il devait y avoir beaucoup d’oiseaux…
Nous descendons du bus et visitons la salle de contrôle d’où les américains ont dirigé les premières missions vers la lune, une trentaine d’années auparavant… Nous passons ensuite dans une autre salle où est reconstituée la partie de la lune où Armstrong a alunit, ainsi que sa navette.
J’ai noté : « Cool. »

Bein ouais, à 21 ans, les choses cools sont cools, quoi…
Nous reprenons ensuite le bus pour aller voir le « Vehicle Assembly Building », le bâtiment où l’on assemble les navettes spatiales. A l’époque (je ne sais pas si c’est toujours le cas), il s’agissait du plus volumineux bâtiment au monde, soit 3,75 fois la taille de l’Empire State Building. C’est dans ce bâtiment que les équipes préparaient les vols en partance pour la lune…
Nous terminons le tour par la visite du site de lancement des fusées. Ça n’a pas l’air de m’avoir émue plus que cela, puisque je n’ai rien noté de plus à ce sujet dans mon carnet… J’imagine qu’à cette époque-là, je n’étais pas particulièrement attirée ou impressionnée par toute cette technologie…
Au final, le tour a duré deux heures (arrêts-photos compris.)
Nous revenons au départ des bus, déjeunons vite fait à la cafèt du Space Center, et filons voir le film Imax…
Je vous livre tel quel ce que j’ai écrit dans mon carnet à ce sujet : « C’était le plus canon de la journée. Des images sublimes de la terre vue de l’espace, et des moments canons avec les astronautes mangeant sans gravité. Le film racontait la préparation des vols spatiaux (notamment le 1er pour aller réparer un satellite dans l’espace), montrait les astronautes à bord, l’espace et la terre, et des couleurs sublimes. »
Voilà, quoi… la nénette, elle traverse un océan et parcourt les Etats-Unis en train du Nord au Sud pour aller visiter le Kennedy Space Center, elle mentionne à peine le site de lancement des fusées (c’est vrai, quoi, elle a l’occasion d’en voir tous les jours chez elles, des rampes de lancement !), et elle hallucine sur un film…
Une fois la projection terminée, nous finissons notre visite en faisant le tour de quelques salles montrant des navettes ou autres reliques de vols spatiaux. Nous passons voir le Astronauts Memorial New National Monument (qui s’appelle aujourd’hui le Space Mirror Memorial).

(La photo n'est pas de moi, mais ça illustre un peu...)
J’écris : « Inauguré en 1991, il porte les noms des astronautes décédés pour le bien de l’humanité
or whatever ».
Décodage : dans ce
or whatever il faut voir une critique du nationalisme exacerbé des américains, avec lequel j’avais, à l’époque, beaucoup de mal… A 21 ans, il était difficile pour moi de voir que ces astronautes avaient réellement donné leur vie pour faire avancer la science et la recherche spatiale… tellement ancrée que j’étais sur mon rejet du nationalisme de nos amis d'outre-Atlantique.
(A ma décharge, souvenez-vous que j’avais passé un an en Virginie Occidentale, où les gens savaient à peine placer la France sur un planisphère et se demandaient, si, en dehors des Etats-Unis, on avait l’eau courante ou si on connaissait le four à micro-ondes. Si, si, je vous jure, on m’a posé ce genre de questions… Je vivais ce paradoxe d'avoir une admiration et une attirance sans bornes pour leur pays, et de rejetter en bloc certains de leurs traits de personnalité les plus différents des nôtres..)
Je disgresse, je disgresse. Revenons-en à la fin de la journée.
Dans un étang près d’un mur à proximité du Astronauts Memorial, nous voyons… un alligator ! C’est la première fois de ma vie que j’en vois un en liberté !!!
Dixit mon journal de bord: « Pas très impressionnant, mais je n’aimerais quand même pas me retrouver sous ses dents ».
Nous quittons le Kennedy Space Center vers 18h. Au final, le retard pris le matin ne nous a pas empêché d’en faire le tour complet. Je conduis de Cape Canaveral jusqu’à un peu avant Tampa, puis Erwin reprend le volant… et là, c’est le drame : en pleine ville, les freins lâchent juste au moment où un feu de circulation passe au rouge ! Nous parvenons à passer le croisement, mais tout juste… On a vraiment eu chaud ! Ensuite, les freins déconnent pendant 30 minutes… puis se remettent à fonctionner correctement jusqu’à notre retour à Dunedin, sains et saufs mais ébranlés…
Il faut savoir que la veille (jour de l’achat de la voiture), nous nous étions rendu compte que le système d’air conditionné était troué, faisant couler de l’eau dans la voiture dès que la clim était en route…
« Et maintenant le problème de freins. Je suis dégoûtée. What will it be tomorrow? » (Qu’est-ce que ça sera demain?)
Avant de rentrer chez nos logeurs, Steve et David, les ados attardés, nous allons dîner dans un Pizza Hut. Nous rentrons vers 21h30. J’écris quelques cartes postales à ma famille et à mes amis, mais ce soir-là, le cœur n’y est pas, ma famille me manque, et j’aimerais vraiment bien parler à ma mère ou à mes frères. Je sais déjà que le lendemain, nous allons devoir gérer les problèmes de freins, et j’angoisse pour la suite du voyage…