Jour 32 – Vendredi 17 mai 2019
Ce matin, je me réveille assez tôt, l’inconfort de la
voiture oblige. Le point positif étant qu’il y a un grand soleil dehors, ouf, la météo semble prometteuse pour la journée !
En attendant, je traîne un peu avant que le petit-déjeuner ne soit servi, car il est inclus dans le prix de la nuitée ici. A partir de 7 heures, les vacanciers disposent de la terrasse aménagée et peuvent se servir de fruits, céréales, pain de mie, toasts, sucré et salé ainsi que de diverses boissons. C’est très bien fait et l’environnement invite au partage. Nous sommes tous regroupés autour de deux tables et nous apprenons à nous connaître : d’où l’on vient, nos professions, nos itinéraires de voyage respectifs. C’est très convivial !
Je prendrai mon temps, profitant à la fois de ce moment d’échange et du buffet pour prendre des forces pour la journée de randonnée qui m’attend. Après une heure à traîner au petit déjeuner, on se dit au revoir et on vaque à nos occupations. Pour ma part, cela consistera à remballer mes affaires et prendre la route. L’avantage avec le soleil matinal qui chauffe déjà, c’est que la tente a eu le temps de sécher de la pluie continue de cette nuit.
Je prends la route en direction de Hildale qui se situe à quelques kilomètres de là.
Hildale est le siège de l’église fondamentaliste de Jésus-Christ des saints des derniers jours (non, ils n’ont pas réussi à faire plus long). Une grande partie de sa population est polygame. Hildale est également la ville où le plus d’anglais américains ont élu domicile aux USA.
Revenons un peu au polygamisme. Hildale – appelée Short Creek Community à l’époque – a été fondée en 1913 pour permettre, justement, à un groupe de l’église fondamentaliste de Jésus-Christ des saints des derniers jours principale de Salt Lake City, de vivre la polygamie en toute sérénité. Toutefois, en 1890, celui-ci a été publiquement abandonné par l’église LDS (petit raccourci pour Latter-day Saints, on ne va quand même pas utiliser son nom complet à chaque fois !). En 1953, le gouverneur de l’époque a envoyé ses troupes pour stopper la polygamie à Hildale, combat politique qui dura deux ans. Après la mort du gouverneur, la communauté se divisa en deux groupes : les fondamentalistes de LDS qui restèrent à Short Creek, et les Apostolic United Brethren – des mormons fondamentalistes – qui migrèrent vers Bluffdale. L’église FLDS changea alors le nom de sa communauté en Colorado City et Hildale pour effacer tout lien avec les raids menés à Short Creek.
De nos jours, l’histoire de la ville reste compliquée. En 2014 l’avocat Tom Horne a indiqué dans un communiqué de presse vouloir « éliminer la discrimination dans deux villes polygames » et que la cour lui donnera les moyens nécessaires pour le faire.
En 2018 la première maire femme a été élue, et qui de plus n’est pas une membre de la FLDS. C’est la première fois que cela s’est produit et après un mois, 11 employés communaux ont démissionné affirmant que leur religion les empêchait de « suivre une femme et servir sous un conseil apostat ».
En arrivant sur place, je remarque les nombreuses maisons non terminées dans la ville. Cela pourrait renvoyer une image de pauvreté, mais il n’en est rien. Anna m’avait expliqué qu’en réalité, il était courant dans cette ville de ne pas terminer les maisons, afin de ne pas payer de taxes. Pour éviter des amendes (car normalement, au bout d’un certain nombre d’années, les travaux se doivent d’être terminés), les habitants se revendent les maisons entre eux pour remettre les compteurs à 0. Assez particulier comme fonctionnement, mais j’imagine que si on a 5 ou 6 femmes, avec des enfants, etc. Il faut de la place !
Après ce passage à travers la ville, j’arrive à la piste qui me mènera au départ du Water Canyon trailhead. Je croise les doigts pour que je puisse emprunter la piste jusqu’au bout sans rester coincée. La première partie est plutôt roulante, mais la fin demande de rester vigilante et de jouer du volant pour éviter de grosses ornières. Les derniers mètres sont chaotiques, mais j’arrive au parking sans encombre. Je me prépare pour la découverte de la zone.
Canaan Mountain Wilderness est une zone sauvage de 180 km². Trois de ses côtés sont entourés par des falaises hautes de 610 m, composées de grès Navajo. Des traces d’anciens camps de chasseurs de la Virgin River peuvent être trouvées, mais restent pour l’instant non identifiées officiellement. Cette zone est aujourd’hui encore assez sauvage, nous sommes loin ici des foules des parcs nationaux !
Objectif du jour : White Domes, un des gros challenges du séjour. Ceci, à la fois par sa relative difficulté technique : ça monte, c’est haut (logique si on monte) et parfois à quelques centimètres d’une chute dans le vide ; mais aussi parce que cette randonnée n’est pas officiellement balisée et que je suis seule. Pas le droit à l’erreur donc ! (Bon, on se dit qu’au pire, il y a vraiment pire endroit pour mourir… mais c’est que j’ai encore des lieux à découvrir donc on va éviter quand même si possible !).
La mise en jambes débute par une jolie montée dans le canyon en longeant la rivière, jusqu’à des narrows qu’on emprunte jusqu’au bout. J’y croise une famille avec deux enfants au départ, mais très rapidement, je serai seule. La zone est très agréable : des arbres, de la roche, et de l’eau. Le trio parfait ! J’arrive au bout de la rivière et me retrouve devant de petites cascades très photogéniques. C’est là que la première partie technique débute : il faut grimper sur la roche humide et très glissante pour prendre de la hauteur et dépasser la minie cascade.
Je range le reflex à l’abri dans mon sac et m’aide de mes mains pour ne pas trop glisser. Je repère les zones de la roche qui sont noircies par les algues et donc extrêmement glissantes. Quelques pas bien mesurés, et j’ai passé le cap !
[Passage sans cas(sse)cade
De l'eau-tre côté
Vue d'en haut, sans eau
Pour la suite, je grimpe via un sentier sur la gauche qui décrit des zig-zags jusqu’à la sortie du canyon. Le sentier est assez visible, avec quelques parties techniques où il faut un peut escalader. D’ailleurs, à un moment, je suis bien contente de croiser d’autres randonneurs qui m’aideront à monter en prenant mon sac. En fait, la difficulté vient surtout de ma taille, qui m’empêche d’atteindre la meilleure prise pour se hisser sur la roche.
Je remercie le petit groupe de randonneurs en pause et continue ma route.
J’arrive sur le plateau rocheux en milieu de matinée. A partir de là, le sentier disparaît et il n’y a plus d’indications (ou alors j’ai raté les cairns). Le lieu est déjà très beau, même si je suis encore à plusieurs miles des White Domes. Ce qui m’inquiète, c’est que le vent s’est levé et qu’il y a de gros nuages noirs qui s’approchent depuis la direction vers laquelle je suis supposée aller.
Je commence à hésiter sur la suite de la randonnée : les white domes font partis du top 5 de randonnée que je veux absolument faire, et en même temps, j’en ai encore pour plusieurs heures de marche dans une zone assez exposée et seule. On sait que les orages ici ne sont pas de la rigolade. Coincée dans mon ambivalence, je décide pour l’instant de rester sur place en explorant les alentours et de voir comment le temps évolue.
On sac-roche ou on s'arrache ?
Avec ce temps, c'est gris plus que ça ne grille
Je tourne en rond pendant environ 45 minutes avant de prendre la décision, le cœur lourd, de faire demi-tour. J’entends des voix au loin, je décide de me diriger vers le groupe afin de discuter avec eux de ce qu’ils souhaitent faire par rapport à la météo. Je les trouve rapidement, ils sont 6 ou 7 avec leur chien. On engage rapidement la discussion. Eux aussi sont en plein réflexion sur leurs plans de randonnée. On en discute quelques minutes, mais les nuages qui s’approchent de plus en plus nous font prendre la décision commune de redescendre. Je leur demande s’ils sont d’accord que je me joigne à eux pour le trajet du retour, ce qu’ils acceptent sans problème. J’avance avec différents membres du groupe, selon notre rythme de marche, ce qui me permet de faire leur connaissance et d’avoir quelques échanges sympathiques. J’apprends qu’ils font partie d’un groupe Facebook créé par l’un d’entre eux, qui propose et organise des sorties les week-ends pour celles et ceux qui sont motivés à faire une randonnée ou une activité en groupe. J’aime bien le concept !
Ici, ça des cônes pas
Famille de cônes Ifères de l'ouest
Durant la descente, on accélère, car quelques gouttes commencent à tomber. Une fois en bas et alors qu’on n’a plus que la partie plate du retour à faire, les nuages disparaissent comme par magie pour laisser place à un gros soleil et ciel bleu. C’est rageant, mais il est déjà midi passé, je ne vais pas refaire demi-tour.
Arrivés sur le parking, on s’apprête à se dire au revoir, lorsqu’ils me disent qu’ils vont aller manger une pizza dans un petit restaurant de Colorado City et que je peux me joindre à eux si je le souhaite. Je mets mon anxiété de côté et j’accepte, après tout, je n’ai plus rien à faire de la journée et j’ai déjà passé un bon moment avec eux, je sais que les échanges se font facilement.
Je les suis avec ma
voiture et on arrive rapidement à la pizzeria. On se commande des bières et à manger, les estomacs commencent à se faire entendre ! On passe un moment très convivial, à échanger sur la région et les lieux à explorer, on se montre des photos, ils me posent pas mal de questions sur mon voyage.
Comme souvent, vient la question de savoir comment je me sens de voyager seule, si je n’ai pas peur, si je ne ressens pas trop la solitude, etc. Je mentionne ma mésaventure d’il y a quelques jours au
Grand Canyon, mais j’insiste surtout sur le fait que j’ai fait de belles rencontres qui m’ont permises d’avoir des points de repère et d’accompagner mon séjour.
On passe un moment très convivial, je suis ravie de les avoir rencontrés. En préparant ce voyage, je m’étais fixé le défi d’échanger plus amplement avec les locaux, mais je n’aurais pas imaginé vivre de si bons moments !
Au moment de l’addition, l’une des membres du groupe me dit qu’elle veut m’inviter, en disant que c’est pour me « montrer qu’il y a plus de gens sympas que de personnes comme ‘that guy’ du
Grand Canyon ». C’est vraiment super gentil de sa part, je suis touchée par cette grande générosité dont toutes les personnes que je rencontre font preuve.
Avant de partir, Patty, une des membres du groupe, qui était assise à l’autre bout de la table et avec qui je n’ai pas trop eu l’occasion d’échanger, me dit qu’elle m’a entendue dire que j’allais passer par
Zion. Je le lui confirme, et elle me demande si j’ai déjà un endroit où dormir. Je lui dis que j’ai réservé au
camping, et elle me répond qu’elle habite juste à côté du parc, que si avec cette météo je ne veux pas dormir dehors, elle m’accueillera avec grand plaisir ! Je ne sais pas que penser de cette proposition, qui est extrêmement gentille : est-ce une simple proposition en l’air, avec cette spontanéité typique des Américains qui peut parfois prêter à confusion, ou bien la proposition tiendra-t-elle toujours d’ici deux jours lorsque je serai effectivement sur place ? Dans tous les cas, elle me dit qu’il n’y a pas d’obligation, mais elle me laisse son mail et j’aurai juste à lui envoyer un message.
On quitte le restaurant en se disant au revoir et je les remercie pour ce bon moment. Alors que je suis assise dans ma
voiture, David, le fils de Patty, toque à ma vitre. Il me dit que sa mère adore recevoir des gens et que sa proposition est sérieuse, que si je ne veux pas dormir au
camping, je ne dois surtout pas hésiter à lui envoyer un mail et qu’elle se fera un plaisir de me recevoir. Je le remercie encore une fois en lui disant que je lui enverrai un mail dans le cas où je souhaiterais accepter sa proposition. J’en profite pour faire une dernière caresse à Logan le chien, puis nos chemins se séparent.
Je prends la route en direction de
Cedar City où je vais passer les deux prochaines nuits dans un Airbnb. J’arrive dans la ville un peu avant 17 heures. Je me gare sur le parking du Frontier Homestead sate park museum.
C’est dommage, il va bientôt fermer et je ne pourrai donc pas le visiter. Cela dit, une partie est en extérieur et je suis prise dans une grosse averse. Je profite du wifi pour échanger avec des amies à l’abri dans ma
voiture. Une fois l’averse passée, je fais quelques photos de l’extérieur, puis me décide à passer au drive du DQ pour tester un dessert qui me faisait de l’œil depuis la vidéo de David : le parfait peanut buster. Mon avis : ce n’est pas trop mal pour un dessert glacé de chaîne. Cependant, encore une fois, comment Hugo fait-il pour engloutir ça après un repas ?
En fin de journée, je me rends au Airbnb, qui est une grande habitation dont le sous-sol est aménagé avec deux chambres louées sur le long terme ainsi que deux chambres en Airbnb. Ma chambre et la salle de bain commune sont propres, en revanche le coin salon/cuisine laisse franchement à désirer. Bon, ce n’est pas cher, confortable, et du moment que les draps sont propres, ça me va ! En plus, on peut faire tourner nos machines de linge, ce qui est bien pratique pour éviter de perdre du temps à la laverie. Je prends mes aises, ce sera soirée tranquille Netflix et téléphone.