Jour 26 – Samedi 11 mai 2019
J’ai eu raison hier soir, non seulement, j’ai mis un temps fou à m’endormir : je restais en alerte à chaque fois que des phares de
voiture passaient sur la route à quelques mètres de là, me demandant si c’était un ranger faisant une ronde de contrôle ; mais en plus, le bruit de la pluie battante sur le toit de la
voiture faisait un vacarme fou, jusqu’à tard dans la nuit, et je me demandais de plus en plus si la randonnée serait possible

.
Le matin venu, je me lève avant le soleil. Le ciel semble être plus dégagé que la veille, ouf !
Je mets de l’eau à chauffer dans ma mini casserole et allume le réchaud. J’ai décidé de me faire du café pour me donner du pep’s pour la randonnée. J’ai également encore un sachet d’oatmeal à faire bouillir, de quoi avoir un bon petit déjeuner avant de démarrer.
La première navette du matin arrive, mais j’ai décidé de prendre la suivante pour ne pas devoir partir dans la précipitation et risquer d’oublier quelque chose. En plus, l’eau met un temps fou à bouillir, donc je ne suis pas prête.
Un peu avant 6 heures, je suis parée. J’enfile mon sac à dos et fais les quelques mètres qui me séparent de l’arrêt de bus. Cela suffira à déjà bien me faire sentir le poids du sac sur les épaules, et sur le moment, je me demande bien comment je vais réussir à réaliser la randonnée en entier

. Toutefois, hors de question d’abandonner sans même essayer. Peu à peu, d’autres personnes arrivent. Certains ont, comme moi, de gros sacs de randonnée sur le dos, d’autres n’ont qu’un camel back rempli d’eau et vont faire l’aller-retour en courant, quelle condition physique !
Le bus arrive, le chauffeur est super sympathique et il règne une ambiance particulière dans le véhicule. On sait qu’on partage tous un moment privilégier, celui d’aller explorer les entrailles du géant le temps de quelques heures. Nous ne nous connaissons pas, pourtant nous échangeons tous des regards, des sourires. Sur tous les visages, on peut lire l’excitation qui transparaît même à travers les mines les plus fatiguées.
Je descends du bus en même temps que les autres passagers. Je dois avoir parmi le plus gros sac de randonnée sur mes épaules, et je suis la seule à partir en solitaire pour cette longue descente. L'excitation, le respect et l'admiration se mêlent face au géant qui se dessine sous mes pieds. Partout où je porte mon regard, il n'y a que reliefs, crevasses, et strates colorées. L'air frais du matin empli mes narines de cette odeur particulière de la rosée matinale. On se souhaite tous de profiter du moment, à coup de "
enjoy your hike" et "
good luck". On ne se connaît pas et pourtant, on va partager la même expérience incroyable, celle de découvrir les profondeurs du canyon.
Un duo d'amis me demande d'immortaliser leur moment d'une photo au départ du sentier. Leur sourire serait communicatif si je n'avais pas déjà le recoin des lèvres tourné vers le haut. J'ajuste une dernière fois mon sac sur mes épaules, puis je pars à l'assaut du trail qui sera le mien pour les prochaines heures.
Je démarre à l'ombre et cale progressivement le rythme de mes pas à cette nouvelle manière de randonner. En effet, en projetant une descente de plusieurs heures avec plus de 10 kilos sur le dos, je suis bien obligée d'appréhender les choses différemment. Je cherche à assurer mes pas, faisant attention de ne pas glisser ou de ne pas me déséquilibrer pour ne pas perdre d'énergie inutilement.
La température est idéale pour randonner, et les paysages déjà spectaculaires. Les premiers lacets s'étendent sous mes yeux, avec la première vague de courageux qui font le trail en courant. J'admire la résistance de leurs articulations et leur endurance !
Des petits nuages matinaux s'amusent à cacher quelques mètres carrés des falaises rocheuses, ajoutant un élément de douceur au paysage, presque comme s'ils cherchaient à protéger nos rétines d'un surplus de beauté naturelle. C'est raté, car ils en oublient leur propre beauté

.
Le petit troupeau de marcheurs que nous étions au départ commence déjà à s'étioler, chacun adoptant un rythme qui lui est propre. Pour les moins rapides, ou pressés, on se retrouve rapidement lors d'une première pause offerte par un point de vue nous laissant découvrir pour la première fois la partie droite du canyon. Ooh aah point porte bien son nom. Le soleil vient projeter ses rayons sur nos visages émerveillés, nous éblouissant de la lumière qu'il nous offre sans condition et sans différenciation. Les contrastes sont doux et bruts à la fois, la légère brume ajoutant un air mystérieux à ce lieu déjà grandiose.
Ils ont fait le jeu de mot tous seuls
Quelques clichés et je reprends ma route, je ne doute pas que j'en prendrai encore plein la vue tout au long de la descente.
Le temps est un jeu de nuages
La routine physique s'installe, laissant libre cours à l'esprit de divaguer dans les labyrinthes de la pensée qui font écho aux crevasses crayonneuses. Par moments, on aperçoit le sentier en contrebas, tel le prochain check point à rejoindre.
Pour l'instant, la seule difficulté ressentie est celle du poids du sac sur les épaules. En effet, l'inclinaison du corps durant la descente ne me permet pas de répartir idéalement le poids sur toute la surface du corps, malgré les attaches au niveau de la taille et du sternum. Les épaules semblent prendre tout l'impact et les muscles tirent déjà. J'aurai deux credos dans la tête, qui me tiendront compagnie durant toute la descente : "marche droit d'vant toi" (en référence à Dory, qui elle nage droit devant elle) et "Pain is a dream" (en référence à une citation de Jane Doe dans Blindspot).
Premier but(te) de la randonnée
La prochaine pause se fait au niveau d'un plateau rocheux encore une fois très photogénique. Je prends le temps de poser mon sac pour explorer les environs, j'ai l'impression de flotter tant il est facile de marcher sans mon attirail. Le soleil étant maintenant bien présent, j'en profite pour retirer mon gros pull et continuer la marche les bras nus. J'ai envie de laisser la surface de ma peau s'imprégner au maximum de l'air environnant. Quel bonheur d'être ici !
Stairway to heaven
Après une petite dizaine de minutes de pause, je prends mon courage - ou plutôt mon paquetage - à deux mains pour le hisser sur mon dos, et c'est reparti pour la troisième ligne droite... enfin, à quelques lacets près

.
La descente continue, et avec elle la couleur des roches évolue, témoignant des milliers d'années qui se sont écoulées pour nous offrir le canyon d'aujourd'hui.
Selon l'angle du sentier, je peux apercevoir en contrebas les lacets du sentier qui m'attendent. Les randonneurs semblent minuscules dans la distance, des points se déplaçant dans l'immensité rocheuse. Qu'il est bon d'évoluer dans cet environnement !
Je me sens infiniment perdue parmi l'immensité, et en même temps, j'ai l'impression de ne faire qu'un avec le canyon. Il s'offre à moi, me dévoilant ses entrailles, m'invitant à explorer chacun de ses recoins que je peux découvrir sous mes yeux, et je m'offre à lui, le laissant m'user physiquement par le challenge qu'il impose, et traverser chacune de mes barrières mentales. Cette descente rocheuse est en quelque sorte une descente personnelle, au plus profond de moi-même. L'effort physique et le symbole de cette randonnée me confrontant à mes propres pensées, tentant d'y remettre de l'ordre, de les comprendre et les assimiler.
Reflet d'eaux-ré

Lors du prochain arrêt, nommé Cedar Ridge, j'ai droit à une pause pipi, ça fait du bien ! Des mules attendent sagement, ravies de pouvoir elles aussi reprendre des forces grâce à une collation bien méritée. Elles sont matinales et transportent déjà sur leur dos les visiteurs qui remontent du fond du canyon.
Elles ne font pas la tête
J'en profite pour discuter avec une dame qui attend justement que le signal du départ soit redonné. Je lui demande s'ils n'ont pas été trop gênés par la météo très difficile de la veille. Surprise, elle me répond que pas du tout ! Au fond du canyon, eux n'ont pas eu la pluie diluvienne qui s'est abattue à la surface. Pas non plus d'épais brouillard. Il est assez surprenant d'imaginer que nous avions une météo si différente alors que nous étions quasiment au même endroit, si ce n'est à des hauteurs différentes. Pourtant, on voit bien qu'il a plu sur les hauteurs du canyon, car de nombreuses flaques sont encore présentes et qu'il faut parfois raser les parois pour ne pas marcher dans les petits ruisseaux qui se sont créés sur le chemin.
La météo étant supposée se dégrader au fil de la journée, j'espère avoir moi aussi un temps clément en bas du canyon et laisser la pluie à ceux restés en haut (oui, je suis un peu égoïste

).
Il est d'ailleurs temps de reprendre la marche, non pas pour prendre de la hauteur, mais bien continuer à s'enfoncer dans les profondeurs. Cette fois-ci, le prochain arrêt ne se fera pas avant plusieurs miles, j'aurai le temps de sentir mon sac à dos !

Le paysage alterne entre des passages ouverts sur de grandes étendues et le cheminement du sentier le long d'espaces plus intimes, au plus proche des parois rocheuses. Pas après pas, je progresse en silence. Tantôt, je dépasse quelques randonneurs moins rapides, mais me fait surtout dépassée par des coureurs ou des marcheurs plus rapides (et moins chargés, je commence vraiment à me dire que je n'ai pas géré mon chargement, pourtant j'utiliserai tout ce que j'ai embarqué. Il faut aussi dire que je suis seule, donc pas possible de répartir le chargement entre plusieurs sacs). C'est sur cette portion que je croiserai également les premiers randonneurs qui font le chemin inverse et regagnent le sommet. Certains ont l'air plus frais que d'autres, mais à chaque fois, c'est avec bonne humeur qu'on se salue, avec cette impression de partager secrètement un trésor "
bonne découverte du fond du canyon, et bon courage pour la remontée".
Alors que j'arrive à Skeleton point, je commence doucement à fatiguer. Mes épaules sont douloureuses, mais tiennent le coup. Ce sont plutôt les articulations qui commencent à se faire entendre. Je commence à douter de moi : et si le challenge était trop gros ? Pour aujourd'hui, ça ira, mes articulations seront encore à chaud. Mais qu'en sera-t-il demain, lorsqu'il faudra remonter après une nuit de repos ? Mes douleurs vont-elles se réveiller et me poser sérieusement problème ? Et si j'étais en train de me provoquer une crise inflammatoire et mettais en péril le restant du voyage ? Jusqu'à quel point serais-je capable de gérer la douleur ? De me dépasser ? De reconnaître mes limites pour ne pas me mettre en danger ? Bref, j'ai un coup de stress, mais me raisonne très rapidement en me disant que je n'en suis largement pas là et que pour l'instant il n'y a rien d'inquiétant. Cela fait plusieurs heures que je marche en descente, il est normal que j'aie des douleurs, mais elles ne sont pas alarmantes pour l'heure. De toute façon, je n'ai aucunement envie de faire demi-tour et d'abandonner maintenant, la déception serait bien trop grande comparée à la possibilité que quelque chose ne tourne mal. C'est avec le cœur rempli d'énergie et d'excitation d'approcher du but que je reprends ma marche. De plus, ce point de vue permet également de voir, pour la première fois depuis le départ, le Colorado qui nous ouvre ses flots en contrebas. De quoi redonner l'énergie pour cette dernière ligne droite qui ne sera pas des moindres, puisque je n'en suis qu'à la moitié de la descente environ.
Si la deuxième partie du trail était plutôt plate en comparaison aux premiers kilomètres, la pente se fait à nouveau plus raide à partir de ce point et ne cessera de descendre jusqu'à l'arrivée au pont. D'ailleurs, dès que je le vois - même si je suis encore bien au-dessus et devrai emprunter plusieurs lacets pour l'atteindre - une émotion particulière me saisit. En effet, ce pont marque en quelque sorte la fin de la randonnée, le passage du Colorado et l'atteinte du fond du canyon. Je touche à mon but, je réalise doucement que je suis en train de vivre le rêve de ce voyage.
Je croise une famille avec plusieurs enfants encore bien jeunes, mais qui ont une énergie folle puisqu'ils me dépasseront rapidement dans la descente ! C'est génial d'aimer randonner à cet âge-là et de déjà pouvoir vivre ce type d'expérience. J'échangerai quelques mots avec le père de famille qui me trouve bien courageuse de faire ce trail seule et avec le sac que j'ai sur le dos. Il me souhaite de bien profiter, vœu que je lui retourne, et le laisse partir devant moi pour rattraper ses enfants.
Je continue mon chemin, lorsque dans un moment d'inattention mon pied ripe et je chute, entraînée par le poids de mon sac dans mon déséquilibre. Heureusement, je ne marchais pas trop proche du bord et j'ai eu le réflexe de me laisser tomber directement plutôt que de chercher à reprendre l'équilibre en avançant, ce qui m'aurais fait risquer de m'approcher trop proche du précipice et ne pas réussir à retenir une chute. J'ai d'ailleurs fait une belle frayeur à une marcheuse, qui aura du mal à s'en remettre

. Pourtant, vraiment rien de grave, je suis à distance raisonnable du bord du sentier et je n'ai pas de blessure apparente. Je me relève sans mal, après avoir détaché mon sac à dos. Je rassure la marcheuse en lui disant que je vais bien, mais c'est vrai qu'on réalise qu'un accident peut vite survenir même en faisant attention. Je ramasse ma gourde qui a roulé quelques mètres plus loin, vérifie que mon appareil photo n'ait rien (c'est bon, j'ai eu le réflexe de le protéger aussi en me rattrapant avec ma main libre), et je reprends mon sac sur le dos. Je suis tout de même un peu secouée, mais plus de peur que de mal, je peux continuer la route !
Après cette frayeur, je ne suis plus très loin du pont suspendu, que j'atteindrai quelques dizaines de minutes plus tard. Je m'arrête un peu avant afin de savourer le goût de victoire qui se fait ressentir.
Si tu tombes à l'eau, ici tu te colles au radeau!
J'entame la traversée, qui marque une transition particulière. Je suis au-dessus du Colorado, quasiment 1500 mètres plus bas qu'il y a quelques heures. Partout où je regarde autour de moi, il n'y a que roche et végétation. Quel bonheur !
Le dernier petit bout de randonnée pour rejoindre le
camping sera le plus difficile. Alors que le mental est déjà arrivé à destination, en réalité, il faut encore effectuer quelques centaines de mètres avant d'être réellement arrivée et chaque pas devient pesant. J'ai l'impression que mes jambes vont décider de ne plus porter mon poids, ajouté à celui de mon sac à dos et des miles déjà parcourus. Toutefois, quelques minutes plus tard, j'entre dans le périmètre du
camping situé juste au bord de la rivière formée par un bras du Colorado. Je sélectionne mon emplacement et retire le sac de mes épaules pour la dernière fois de la journée. Ça y est, j'y suis vraiment ! Que d'émotions !!
L'endroit est absolument magnifique. Chaque personne porte un sourire immense sur son visage, comment pourrait-il en être autrement ? On se sent proche de la nature et proche des autres, comme si nous partagions tous un moment privilégier, ce qui est un peu le cas.
La zone regorge de verdure grâce à la présence toute proche du Colorado. On attend les oiseaux, le soleil réchauffe agréablement la peau sans être trop fort encore à cette période de l'année. Je prends le temps de me poser, de retirer mes chaussures pour laisser mes pieds respirer et se soulager des efforts que je leur ai demandés. Je me prépare des sandwiches bien mérités que je dégusterai avec satisfaction sur ma petite table, observant l'arrivée des nouveaux randonneurs ou le départ de certains. Il n'est que 10 h passés, ce qui me laisse une bonne partie de la journée pour profiter un peu des alentours. Pour l'heure, je dresse la tente et décide de m'y reposer un peu.
Je suis profondément heureuse et ne résiste pas à l'envie d'immortaliser ce moment (alors que d'habitude, les selfies et moi nous ne sommes pas très amis).

Il ne faudra pas longtemps pour que l'envie de rebouger me prenne et je me rends enfin sur le lieu emblématique de Phantom Ranch, situé quelques mètres plus loin. Ce mini-village dortoir/cantine est vraiment très beau avec ses cabanes en bois et la bonne humeur qui y règne. Ici, nous sommes coupés du monde et pourtant, on a cette étrange impression de tous se connaître bien que nous ne nous soyons jamais rencontrés auparavant. Les échanges se font facilement, chacun ayant envie de savoir comment les autres sont arrivés : à pied ? par mule ? où ils dorment ? d'où ils viennent ? etc... Le point commun que l'on retrouvera en chacun d'entre nous est le bonheur d'être ici et de partager ce moment. Les âges et les cultures n'ont plus d'importance, seul le moment existe. C'est beau.

Je découvre qu'il existe un petit programme de Junior Ranger spécifique au bas du canyon, que je m'empresse de récupérer ! Jolie découverte, qui permet en plus d'en apprendre un peu plus sur les lieux.
Un dépliant est également disponible pour faire une visite auto-guidée des lieux. Celle-ci devra attendre, car de gros nuages noirs qui nous menaçaient de leur présence depuis un moment nous rappellent leur existence à travers les premières gouttes de pluie. Je me dépêche de regagner mon emplacement de
camping, car je n'ai pas mis la toile étanche au-dessus de ma tente. Il serait quand même embêtant de devoir dormir dans une piscine cette nuit ! Cette averse me permettra de m'allonger un peu, j'en profite pour lire ou simplement écouter les bruits environnants. Ici, pas de contrainte horaire, on vit au rythme de nos envies sans aucune pression, c'est appréciable, on déconnecte vraiment totalement. C'est un réel retour aux sources, en communion avec la nature.
Alors que la courte averse cesse, je ressors de la tente pour mon exploration historique des lieux. Celle-ci démarre à hauteur du petit corral où les mules se reposent après leur effort de la journée.
Il y a une centaine d'années, cet endroit était appelé le Rust's Camp, en lien à David Rust qui a construit un petit camping. Alors que quelques années auparavant, le passage du chemin de fer a commencé à amener des touristes sur la rive sud, de l'autre côté du canyon David Rust espérait bien profiter du tourisme également. A l'époque, pas d'infrastructures permanentes et très peu de végétation dans la région. Face aux nombreux challenges qu'impliquaient la construction d'un camp de base, Rust n'abandonna pas et avec quelques hommes, il parvint à améliorer les sentiers, planter de la végétation, construire un système d'irrigation ainsi que quelques tentes pour des visiteurs d'une nuit en bas du canyon. A terme, cela permit à des chasseurs, des prospecteurs et quelques aventuriers de rester de manière assez confortable au fond du canyon.
Il n'existait pas encore de ponts stables pour permettre aux touristes et aux mules de traverser le Colorado. Ainsi, Rust créa un téléphérique qui consistait en une cage suspendue 18 mètres au-dessus de la rivière sur un câble de 137 mètres de long. Le système reposait sur la gravité pour conduire les touristes jusqu'à la moitié du câble, point à partir duquel un homme sur la rive opposée utilisait un système de manivelle pour rapatrier la cage. Les premiers touristes décrivaient l'expérience d'emprunter ce système lors d'un jour venteux comme étant comparable à être "le battant d'une cloche". Le camp créé par Rust en 1907 fut opérationnel jusqu'en 1919 lorsque le Grand Canyon prit le titre de parc national. Même si le camp n'a pas survécu, Rust reste l'une des figures les plus importantes dans le développement du tourisme au fond du Grand Canyon.
Les premiers gérants du lieu ont également cultivé un véritable verger et potager dans le canyon. On pouvait notamment y trouver des pêches, des prunes, des abricots, des poules et des œufs, des lapins... Bref, les visiteurs ne mourraient pas de faim !
Au début des années 1922, l'entreprise de Fred Harvey et la Santa Fe railroad débutèrent les travaux du Phantom Ranch. Le design a été réalisé par Mary Colter qui voulut donner un look rustique et cosy au lieu, à travers l'utilisation de matériaux tels que des rondins de bois et des roches de la rivière. A l'époque, il y avait également un peu plus de couleurs présentent, mais mis à part ce changement, l'apparence extérieure des bâtiments a très peu changée depuis. On retrouve les fondations en pierre dans le bâtiment de la cantine. Le ranch dispose également encore d'une cloche d'origine, qui était utilisée pour signaler l'heure du repas aux touristes présents. Ceux-ci restaient d'ailleurs parfois plusieurs semaines d'affilés sur place.

De 1925 à 1927, les visites à Phantom Ranch devinrent si populaires que de nouvelles cabines furent construites. Celles-ci sont constituées de moins de pierres que les originales, ce qui permet de les distinguer de manière assez subtile.
Entre les cabines numéro 5 et 6, la zone de repos et le mur de pierre, on peut observer une petite dépression. Bien qu'aujourd'hui, la végétation recouvre l'endroit, on pouvait autrefois y trouver : une piscine !! Celle-ci a été construite en 1934 pour assurer un confort digne de ce nom aux nombreuses célébrités qui venaient séjourner au Phantom ranch. Elle a été creusée par une vingtaine de travailleurs et disposait même d'une petite cascade. Néanmoins, la piscine devait si populaire qu'elle devint un cauchemar à entretenir et à maintenir aux normes sanitaires. La piscine fut comblée en 1972 et selon la légende locale, les travailleurs y jetèrent des portes taillées à la main, des grills, du matériel de forgeron, un piano, et même un billard.
Le Civilian Conservation Corps (CCC) était chargé des travaux de toute la zone. Cette unité de travailleurs fut créée par le président Roosevelt dans les années 30 pour aider l'économie. Des milliers de jeunes hommes furent recrutés pour un salaire de 30 $ au mois, ainsi que de la nourriture, des vêtements et un toit. Pendant 3 ans, les quelque 200 employés de la compagnie 818 transformèrent Phantom Ranch. Il était dit que les employés des projets du CCC devaient "avoir un diplôme en ingénierie, la force d'une mule, l'endurance d'un chameau, l'adresse d'un chamois et la ténacité d'un bulldog. Outre la piscine, l'un des projets les plus ambitieux fut la ligne téléphonique à travers le canyon. De manière assez ironique (et triste), les employés n'eurent pas le droit d'utiliser la ligne téléphonique à moins d'une urgence, celle-ci étant réservée aux invités du ranch. Jusqu'en 1982, cette ligne téléphonique fut le seul moyen de communication à Phantom Ranch et sur le trail. Avec les avancées en technologie, un émetteur fut installé au ranch. Aujourd'hui, les poteaux qui étaient à l'époque utilisés pour les lignes téléphoniques servent aux campeurs pour accrocher leurs affaires.





Le site dispose également de quelques bâtiments pour les employés du parc. Ceux-ci ont été construits rigoureusement, en suivant le style de Mary Colter, afin de garder une cohérence avec l'environnement.
La visite me reconduit sur mes pas de ce matin jusqu'au Black Bridge.
Sur le chemin, on retrouve des vestiges d'anciennes habitations de natifs. Pourquoi est-ce que les tribus du Grand Canyon le quittèrent ? Les Puebloans ne considèrent pas que Bright Angel Pueblo ait été abandonné et oublié. Ils ne pensent pas non plus que leurs ancêtres aient quitté le lieu simplement à cause du changement climatique. Les changements naturels qui forcèrent les habitants à partir ont non seulement été l’accomplissement d’une prophétie, mais également, dans certains, cas la cause de leur propre échec à mener une vie responsable. Ces échecs créèrent une perte d’équilibre entre les mondes physiques et spirituels, résultant en des catastrophes naturelles et sociales. Les ancêtres voyaient ces évènements comme des signes leur indiquant qu’il était temps de passer à autre chose, d’accomplir les prophéties traditionnelles et tenir leurs obligations de « soigneurs » des paysages.

J'arrive face au Black bridge que j'ai traversé il y a quelques heures ce matin. Alors qu'en 1919, le NPS ferma le tramway de Rust et construisit un pont en bois, celui-ci fut rapidement déclaré comme étant trop dangereux et fut remplacé par l'actuel Black bridge. Sa construction provoqua néanmoins un drame. Le 6 février 1922, alors qu'ils utilisaient de la dynamite pour creuser la roche afin de créer les soutiens du futur pont, un immense rocher tomba avec tellement de force et de rapidité qu'il frappa un employé avant qu'il ne puisse se mettre à l'abri. Bien qu'il ne mourût pas sur le coup, Rees Griffiths décéda quelques jours plus tard de ses blessures. Afin d'honorer son amour pour le canyon et le temps et l'énergie qu'il y consacra, les officiels décidèrent de l'enterrer non loin du lieu de l'accident. C'est la seule tombe officielle au sein du Grand Canyon, et on peut encore la voir à l'heure actuelle.

Au retour, j'attendrai sur la terrasse extérieure du bureau des rangers que l'un d'eux revienne afin de faire valider mon programme de junior ranger. Un jeune couple viendra me rejoindre et nous échangerons pendant un moment. Ils ont fait le trajet uniquement pour faire cette randonnée et viennent du Colorado. Ils ont l'habitude de faire des randonnées ensembles et lui collectionne les badges de Junior Ranger depuis qu'il est enfant. Lorsqu'il a appris qu'il y en avait un spécifique au bas du canyon, il a dit à sa copine qu'il était obligé de venir pour l'obtenir. Les voilà donc aujourd'hui ici à réaliser son objectif et continuer son rêve de gosse. Ils me proposent de me joindre à eux le lendemain matin pour la remontée, mais nous n'avons pas prévu de partir au même moment (ils souhaitent lever le camp à 3 heures du matin, alors que je n'ai prévu de mettre le réveil qu'à 4 heures). Je les remercie donc de leur proposition, mais la décline en leur disant que nous nous recroiserons peut-être en haut le lendemain s'ils restent un peu sur place. Nous sommes toujours en train d'attendre patiemment l'arrivée d'un ranger. Au bout d'un moment, ils décident d'aller faire un tour et de revenir plus tard. Je leur dis que je préfère attendre et ils me disent que s'ils croisent un Ranger, ils ne manqueront pas de leur dire qu'il y a quelqu'un pour eux. On se dit à plus tard, même si l'on ne sait pas si on se reverra. C'est comme ça ici.
Une quinzaine de minutes plus tard, un ranger fera son apparition et je le suivrai dans son petit bureau pour faire valider mon livret. Là encore, les échanges se font facilement, comme si nous faisions partie d'une même famille. Peut-être que c'est un peu le cas d'une certaine manière ? Ce qui est sûr, c'est que cet endroit est vraiment un petit havre de paix qui permet de se ressourcer. Je récupère fièrement mon badge et regagne ma tente, l'après-midi étant maintenant bien avancé.
Entre repos et petites découvertes des alentours, la journée passera à la fois rapidement et dans une douceur signée par le ralentissement de la vie. Nous sommes dans un autre espace-temps, dans une parenthèse du monde.
C'est le cœur léger, le corps satisfait de l'effort physique et la tête dans les étoiles que je m'allongerai ce soir dans la tente. Bonne nuit !