JOUR 12
MONTREAL
On est le 16 Mars…
Je me lève vers 7h30 et je file chez « Mamie Clafoutis » acheter du pain pour la journée. Ça me prend environ 1/2 heure à pied. Il fait beau et pas trop froid, environ -12.
« E », « A » et Pascale sont debout quand je rentre. Une mauvaise nouvelle vient de tomber. On apprend que la France ferme ses frontières et qu’un confinement est prévu à partir du 17 Mars.
La question de notre retour se pose. Je consulte le site d’
Air France et vérifie si nos vols sont maintenus. Pour l’instant, pas d’annulation, mais j’avoue qu’un certain stress s’installe, et que je regarde mes mails et le sites d’AF fréquemment.
« E » reçoit un coup de fil de son boss. Au vu des circonstances, l’
hôtel ferme… Elle discute un moment avec lui. Elle n’est pas licenciée, juste mise à pied (ça n’a pas la même signification qu’en France) sans salaire bien sûr, mais dès que la crise sera finie, elle pourra reprendre son poste. A condition de rester au Canada. Après ce coup de fil, elle s’entretient avec ses collègues. Certains, Français, préfèrent rentrer en France, d’autres qui ont un statuts de résidents restent… Que faire, rentrer avec nous sans savoir quand elle pourra revenir, ou rester à Montréal sans rentrée d’argent. Nous décidons qu’il vaut mieux qu’elle reste, sachant qu’en France elle sera confinée et surtout sans emploi.
Bon, il faut quand même aller au ravitaillement, et là aussi, les mesures de fermetures prises par le gouvernement Canadien commencent à se faire sentir. Déjà, les rues sont vides de voitures en circulation. Ensuite, au supermarché, de nombreux rayons ont été dévalisés, surtout celui du papier toilette. Nous trouvons à peu près ce que nous cherchions, et finissons de passer la matinée à l’appart.
Ici, pas de confinement obligatoire, alors même si les visites sont annulées, on va se promener dans la ville.
Le métro fonctionne normalement avec peu de gens à l’intérieur et après avoir changé de ligne, on sort à Snodown pour se rendre à l’Oratoire Saint Joseph.
Un peu de marche, et on arrive devant l’imposante bâtisse.
Des travaux sur le parking gâchent un peu la vue, et nous décidons de prendre une navette gratuite qui mène en haut de l’Oratoire. Bien sûr, tout est fermé, l’Oratoire, les jardins, impossible de faire le tour. Tant pis.
A côté, La Chapelle du Frère André.
Vue depuis le balcon de l’Oratoire.
On ne reste pas trop longtemps, et on décide d’aller en centre ville, sur le campus de l’université McGill, située juste au pied du Mont Royal, dans le quartier du Carré Doré.
Là aussi, des bâtiments assez cossus et ma foi sympa. Nous y serons aussi presque seuls.
Puis, on remonte Sherbrooke en allant vers l’Ouest. On passe devant le Sofitel et on s’arrête devant le musée des Beaux-Arts. J’avais prévu là aussi de le visiter…
Dans la rue adjacente, quelques œuvres.
Le musée des Beaux-Arts est situé de part et d’autre de Sherbrooke, et une partie était réservée à une exposition sur des antiquités égyptiennes. Ce devait être mon cadeau d’anniversaire du lendemain, mais malheureusement…
On reprend notre chemin et on passe par la rue Crescent, habituellement très animée. Très sympa cette rue avec nombre de restos, de jolies façades avec de beaux escaliers.
C’est d‘ailleurs de cette rue que l’on a la meilleure vue sur la fresque de Léonard Cohen.
Fiction
J’ouvre les yeux… Une fraction de seconde je me demande ce que je fais par terre au pied de la table avec un pistolet proche de moi. Je lève la tête et je vois un corps qui gît à trois mètres.
Un flash…
Je me lève rapidement et me précipite. Il est là et une flaque de sang s’étale autour de lui. Je me mets à genoux et j’appuie de toute mes forces sur ce petit trou juste à côté de son cœur. Je crie, je le traite de tous les noms, je me traite de tous les noms… Je tape sur sa poitrine. Je crois que je pleure aussi. Réveille toi… Allez, réveille toi sale enfoiré… Réveille toi, tu ne peux pas me laisser toute seule… Réveille toi papa...
Je pose ma tête sur sa poitrine, je le serre fort comme si je voulais qu’il m’emmène avec lui. Mais non, il est parti sans moi, alors je me redresse et j’essuie mes larmes. Je le regarde. Il a les yeux fermés et ses traits semblent apaisés. Je crois que c’est la première fois que je le vois comme ça. Libre.
Et ses paroles me reviennent. Celles du jour où pour la première fois il m’a sauvé la vie « Tu es forte Janet, plus forte que tu ne crois, tu survivras ».
Alors je me lève et je serre les poings.
Je suis vivante… Debout et déterminée.
Sean se tient debout dans l ‘angle de la pièce. Son arme le long de sa cuisse, il me regarde, me dévisage comme si je revenais de l’enfer. Mais je ne me rappelle plus. Il a l’air triste, pourtant, des morts, il en a déjà vu, par dizaines. Je m’approche de lui.
-Racontes moi Sean…
Il se dirige vers la table et ramasse mon pistolet. Avec son tee shirt il l’essuie du mieux qu’il peut et enlève les balles qui restent. Il ne me quitte pas des yeux. Finalement, il tire une chaise, s’assois et me fait signe de venir m’asseoir moi aussi.
-Janet, je… Tu te souviens de l’aéroport ?
-Oui, je me souviens jusqu’à ce que papa referme la porte de l’abri. Après, tout est flou.
-Je me doute, mais le virus t’a transformée. On a cherché longtemps « l’organisation » et l’antidote le premier jour, mais on a rien trouvé. On est reparti ce matin de bonne heure, mais Jielm semblait bizarre. Il s’est arrêté dans un hôpital pour se faire une transfusion. Il n’a pas voulu que je vienne avec lui et 20 minutes plus tard il est ressorti avec deux poches de sang. Elle sont dans son sac dans l’entrée. Et ensuite, il a pris la direction d’un cimetière, il pensait que « l’organisation » y était. Et il avait raison. Le virus n’avait pas encore pris le dessus sur lui, il attendait pour s’injecter l’antidote mais il n’avait pas de seringue. On s’est approché doucement , j’ai réussi à lui prendre la mallette et Jielm l’a massacré…
-Comment ça massacré, ce n’est pas lui que tu me décris, ce n’est pas lui…
-Il était comme fou… J’ai essayé de l’arrêter mais c’était trop tard… Moi non plus je ne comprends pas… Quand on est rentré il m’a demandé de me mettre dans le coin mais de ne surtout pas intervenir sans son ordre. Voilà, il a ouvert la porte et tu es sortie. Je n’ai pas vu quand il t’a injecté l’antidote, la table me cachait la scène… Et une minute après tu lui tirais dessus…
-Et toi, pourquoi tu ne m’as pas tiré dessus ?
-Il n’a pas voulu… Je n’ai pas réagi…
Sean me prend les mains. Les siennes sont froides comme des glaçons, comme la mort. Alors, je retire les miennes et baisse les yeux.
-Son corps… Qu’es ce qu’on va faire de son corps ?
-On va le mettre dehors et le recouvrir de neige. Le froid le conservera le temps que l’on revienne.
-Et où veux tu aller ? On ne peut pas sortir de la ville.
-On va à Toronto. On a son sang et on pourra négocier avec Miller pour l’antidote.
-Négocier avec Miller, ça va pas non !
-Miller ne distribuera pas l’antidote s’il n’a pas une monnaie d’échange pour se payer. Janet, on n’a pas d’autre choix.
-… Et comment on part de Montréal ?
-Le métro… Tout simplement. On part à la nuit tombée.
-Mais les entrées doivent être gardées.
-Pas les bouches d’aérations. Les rames ne circulent pas. On va jusqu’à Berri Uqam et on sort à Longueuil. Après on trouvera bien une bagnole.
J’acquiesce, complètement paumée. Il continue de parler, mais je ne l’écoute plus. Je me lève, mais manque de m’effondrer en regardant de nouveau le corps. Sean me retient dans ses bras. De nouveau, je le repousse. Non, je ne veux pas, pas maintenant. Ça ne fait que 15 minutes que je suis redevenue « normale ». Et puis quelque chose me retient, je ne sais pas quoi, une impression…
-Sean, tu veux bien t’occuper du corps tout seul… Je ne suis pas capable de t’aider… Il faut que je mette de l’ordre dans ma tête après tout ça… Et je me sens complètement vidée. Vidée et sale…
-OK, va prendre une douche et repose toi. Je vais préparer de quoi manger aussi.
Je ne réponds pas et monte les escaliers pour aller dans la salle de bain. Je verrouille la porte et me déshabille.
Dans la poche de mon pantalon je trouve un bout de papier. Je le déplie.
« Ne fait pas confiance à Sean » écrit de la main de papa. Je me mets à trembler fort, je serre le rebord du lavabo à faire rougir mes doigts, je voudrai crier mais je retiens mon souffle, me forçant à me calmer.
Je suis toute seule… Qui est Sean ? Quel rôle joue t’il ? Que veut’il de moi ? Pourquoi il ne m’a pas tuée, il avait ce qu’il voulait avec le sang de papa.
Et d’un coup je comprends. Je suis la seule humaine à avoir guéri grâce à l’antidote, la seule qui prouve que l’antidote est efficace. Il va se servir de moi comme d’une publicité vivante. Il ne veut pas distribuer l’antidote, non, il veut le vendre… Et avec Miller, je suis sûre qu’ils sont de mèche. Comment papa savait pour Sean ? Qu’est ce qu’y lui a mis la puce à l’oreille ?
Je réfléchis mais je ne trouve pas. Et de nouveau je suis prise de tremblements. Je voudrais ne pas être guérie, me jeter sur Sean et l’infecter à son tour. Je voudrais que tout cela n’existe pas, que je n’existe pas, que je sois morte à la place de papa…
Je reste longtemps sous la douche brûlante à frotter ma peau. Je frotte, je frotte, espérant enlever ma détresse ou je ne sais quoi...
Mes espoirs de vie meilleure disparaissent, comme mes larmes sous la pluie.
Je descends, en bas de l’escalier deux sacs à dos et des cordes sont posés sur la dernière marche. Sur la table une arme de poing et un fusil d’assaut. Sean finit de préparer un truc à la cuisine. Il m’a entendu descendre.
-Janet, prépare deux assiettes, je finit de faire cuire les œufs.
J’attrape les assiettes et m’approche de la table. Et si je prenais le pistolet et que je lui tire dessus, que je l’abatte se salaud. Il semble lire dans mes pensées.
-Ne t’inquiète pas, les armes ne sont pas chargées, dit il sans se retourner. On mange et dans une heure on part. La nuit commence à tomber.
-Tu as sorti le corps ?
-Oui, il est dehors… Je l’ai recouvert de neige, j’ai mis aussi une bâche dessus que j’ai aussi recouverte de neige. J’ai nettoyé un peu la trace de sang aussi, Mais…
-Je la nettoierai mieux quand on rentrera…
-OK.
-Qu’est ce qu’il y a dans les sacs à dos ?
-Dans le mien, j’ai mis les deux poches de sang et des munitions pour les armes. Dans l’autre, de quoi manger.
-Tu m’as prévu un pistolet ?
-Non… Tu ne sais pas t’en servir…
-Ha oui… C’est vrai… Et les cordes ?
-Pour descendre dans le tunnel du métro par les bouches d’aérations.
-Tu as tout prévu.
Je lui dis ça en le fixant dans les yeux. Il soutient mon regard sans sourciller.
-Oui, j’ai tout prévu…
L’air chaud qui s’échappe par la grille d’aération fait fondre la neige. Seul le tour de la grille est pris dans la glace. Sean racle avec un pied de biche, arrache les fixations et en faisant levier fait basculer la grille sur le côté. A une rambarde d’escalier, il attache une corde et jette l’autre bout dans le trou. Il me montre comment positionner la corde pour descendre et s’engage en premier dans l’obscurité. Il m’appelle, et à mon tour je m’engouffre dans l'ouverture. Il a une lampe frontale sur la tête et m’en tend une.
-Mets ça sur ta tuque et suis moi. On a environ 4 km jusqu’à Berri Uquam, et 4 de plus jusqu’à Longueuil. On doit pouvoir le faire en deux heures.
-Quant on va passer aux stations, il risque d’y avoir des militaires.
-Je ne sais pas, mais je pense qu’ils sont plutôt en haut pour empêcher les gens d’entrer. On verra, allez, il faut se mettre en route.
On marche depuis presque trois heures dans l’obscurité presque totale. Seul les faisceaux de nos lampes éclairent deux à trois mètres devant nous. A plusieurs reprises je trébuche et me ramasse par terre. Sean me relève sans rien dire. On finit par arriver à la station de Longueuil. Il n’y a personne sur les quais. Sean passe le premier, m’aide à monter, engage un chargeur dans son fusil d’assaut et visse au bout du canon un silencieux. Il me fait signe de ne pas parler et de faire le moins de bruit possible.
On longe les murs, on monte les escalators à l’arrêt. Un long couloir plongé dans le noir… On l’a parcouru à moitié quand derrière nous une voix s’élève.
-HÉ VOUS, qu’est ce que vous faites là ?
La lumière de sa lampe torche m’aveugle et malgré moi, je lève les bras.
Sean prend appui sur mon épaule avec son arme et tire. La torche vacille, un bruit sourd, puis plus rien.
-Sean, pourquoi tu l’as tué ? Merde, tu as tué un militaire.
-Arrête ton cirque Janet… Je ne pouvais pas faire autre chose.
-Mais si…
-Viens, on continue.
-Non, attends, je vais voir s’il est mort.
-Il est mort, viens.
-Non Sean, je vais voir.
Lentement, je m’approche du corps. Il gît sur le côté dans son sang. Je touche son pouls… Il est bien mort. Je ne vois pas la blessure, je ne regarde que son flingue à la ceinture. Je dégrafe la petite lanière qui le retient et le fourre dans mon sac à dos.
-Bon Janet, dépêche toi, me dit Sean, il est mort non ?
-Oui, tu l’as bien tué, t’es content de toi ?
Il ne me répond pas et on reprend notre avancée. Un autre couloir, et au bout un peu de lumière. Sean éteint sa frontale et me fait signe d’éteindre la mienne. Le hall est vide et d’un froid glacial. Dehors, on aperçoit des militaires qui se réchauffent autour d’un brasier. Une porte est ouverte sur le côté. Sean me dit de courir jusqu’à la porte et de me cacher après. Il met en joue les militaires et je m’élance vers la porte. Je la franchit, et dans la seconde qui suit Sean me rejoint.
On débouche sur un parking. Quelques véhicules recouverts de neige sont garés. Sean en déneige un, force la portière et le démarreur.
Cinq minutes plus tard, on roule sur l’autoroute.