JOUR 11
MONTREAL
Réveil matinal ce matin, « E » va travailler de bonne heure, alors même si on ne se lève pas avec elle, pour 7h00 tout le monde est debout.
Des visites étaient prévues aujourd’hui, mais voilà, le gouvernement Canadien a fait fermer tous les lieux publics, les écoles, les restaurants… Alors le moral en prend un coup… Mais je n’ai pas envie, vraiment pas envie de rester à l’appartement, d’autant plus que pour l’instant le gouvernement n’a émis qu’un avis de rester chez soi, pas de confinement.
Les filles vont rester au chaud ce matin et moi je vais faire un tour dans le quartier d’Ochelaga à la recherche de street art.
Je mets le nez dehors et le vent m’oblige à enrouler mon écharpe autour du cou. Un petit -15 ressenti -20/22. Très revigorant cet air frais.
J’en ai trouvé pas mal de muraux en m’enfonçant dans les ruelles et en explorant beaucoup de recoins. Certains sont bien travaillés et en bon état, d’autres moins, d’autres encore tombent en lambeaux.
Je ne mets que les plus beaux.
Celui-ci est chouette et fait tout un pan de mur.
Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
Mon jardin, ce n’est pas un jardin, c’est la plaine
Mon chemin, ce n’est pas un chemin, c’est la neige
Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
….
Gilles Vigneault.
Une fresque lui est dédiée.
Bon, ça c’est pas du street art, mais l’inscription m’a vraiment fait rigoler.
Une dernière.
Après deux heures de balade, je rentre me mettre au chaud.
Dans l’après midi, avec « A », on prend le métro pour aller faire un tour en ville. On retrouve « E » qui a fini son service.
On passe devant un SQDC (vente libre de cannabis) et la file d’attente est impressionnante. Les habitués font le plein de vitamines avant la fermeture.
On se promène un peu et comme on ne se refait pas, on s’arrête devant un Krispy Kreme et on fait le plein de donuts.
Fiction
Une sentinelle dans la nuit… Battu par ce vent glacial qui s’infiltre entre mes os.
Stoïque, droit dans l’obscurité, mon corps est debout, mais mon esprit vous cherche, vous mes fantômes.
Combien êtes-vous ?
Où vous cacher-vous ?
Je vous entends rire et chanter. Vos chants funestes résonnent à mes oreilles.
Ha,ha,ha, vous pouvez rire et chanter, ce n’est pas encore mon tour, ce n’est pas encore à moi à vous consoler.
Et vos visages blafards maculés de sang ne m’effraient pas.
Vous êtes mon œuvre, vous avez été ma raison de vivre, d’être, d’espérer…
Alors, pourquoi êtes vous là aujourd’hui, plus près que d’habitude, plus nombreux ?
Qu’attendez-vous derrière vos sourires haineux ?
Je vous dis que je ne suis pas prêt et je rigole à mon tour de votre impatience.
Laissez moi tranquille je vous dis. Retournez dans vos caisses en bois pleurer votre vie, celle que je vous ai prise, un matin, un jour, une nuit.
Faisait-il soleil ce jour là ?
Non, il pleuvait, j’en suis sûr.
Une pluie glaciale comme ce vent qui s’infiltre entre mes os et glace mon cœur.
Et si vous aviez raison.
Ce n’est pas le vent, c’est vos souffles tous réunis qui balayent mes certitudes et poussent mon corps dans ce trou sans fond que vous avez creusé pour moi.
Je vous regarde défiler sous mes yeux.
Vos apparences sont semblables, vous avez tous une pelle ou une pioche à la main.
Un par un vous sortez de ce trou rectangulaire rempli de votre sang.
Vous arborez tous un visage blême et impassible… Le mien.
La main de Sean se pose sur mon épaule et je me réveille en sursaut. Depuis combien de temps je dors ? Depuis combien de temps je n’ai pas fait ce cauchemar ? Je ne sais plus…
Je suis affalé sur la table de la cuisine avec toujours un verre de whisky plein à la main. La bouteille, elle, est renversée et le peu de liquide qu’il restait s’est répandu sur les chaises et au sol.
Je n’ai même pas mal à la tête… Je n’ai jamais mal…
-Il faut y aller, me dit Sean, il faut qu’on le trouve… L’antidote pour Janet.
Janet… Je donnerai mille fois ma vie pour elle.
-Je viens d’aller la voir à l’abri, qu’il rajoute, ses yeux sont rouges, comme injectés de sang. Le virus progresse…
-Prépare moi un café bien noir s’il te plaît, je vais prendre une douche.
Je fais mine d’aller dans la salle de bain, en bas de l’escalier je me retourne et lui jette un coup d’œil, il ne me regarde pas. Doucement, je sors par la porte de derrière et rejoins le F150. Je démarre et roule sur plusieurs centaines de mètres. Je m’arrête et envoie un message à Sean.
-Ne m’en veux pas. Je sais où il est. C’est une histoire entre lui et moi. Prends soin de Janet.
Je n’attends pas la réponse et reprends la route dans les rues désertes de Montréal.
Je sais où je dois aller, mon cauchemar de tout à l’heure me l’a dit. N’y a t-il pas meilleur endroit pour finir sa vie…
Mais d’abord, il me reste une dernière chose à faire. Je stoppe le Ford devant l’hôpital au pied du Mont Royal. Lui aussi est désert, tout le personnel s’est enfui, docteur y compris. Je monte un étage et cherche du matériel de transfusion. Une porte avec une inscription « don du sang » sur ma gauche. J’entre. 2 poches, un flexible, deux aiguilles… Après m’être assis, j’essaye d’enfoncer une aiguille dans le creux de mon bras. Miller avait raison, pas facile… J’y parviens et remplis les 2 poches. Je prends aussi 3 seringues pour l’antidote.
Dehors, il neige fort, en l’espace de quelques minutes le blanc a tout recouvert. Je m’arrête un instant et contemple le spectacle. Quel contraste avec cette mort qui rôde.
Sans doute m’attend-il mon vieux pote, une dernière rencontre. Juste lui et moi.
Je gare la
voiture et finit à pied les quelques mètres qui me séparent des grilles de l’entrée du cimetière Notre Dame des Neiges. Sa
voiture est là derrière ce qui ressemble à une petite chapelle.Il se tient en retrait de la porte ouverte, son flingue braqué sur moi. Ses yeux sont près à exploser.
-Je t’attendais Jielm.
-Salut vieux… T’es dans un sale état.
-Mais non, je me sens bien… Regarde, j’ai l’antidote avec moi, je n’attends que le bon moment.
Dans sa main gauche une mallette métallique.
-Tu regardes la mallette… Elle doit être plus solide que ta boite en plastique, tu crois pas ?
-Certainement… Il ne te reste que peu de temps.
-Je sais… Je sais… Comment va Janet ?
-Dans le même état que toi… Elle aussi à besoin de l’antidote.
-Mais il n’y en a que pour une personne…
Il a baissé son arme et la tête. Ses dernières paroles étaient à peine audibles.
-Tu sais, me dit il, je n’ai jamais été quelqu’un de bien. Toujours à ne penser qu’à moi et au mal que je pouvais faire aux autres par l’intermédiaire de quelqu’un. A un moment, je t’ai considéré comme un fils et pourtant je n’ai rien fait pour t’empêcher de me haïr. Je ne suis qu’une ordure, un égoïste… Tiens, prends la mallette…
Il s’avance vers moi, et me la tend.
-Prends là et vas t’en vite.
Je saisis la mallette et recule un peu.
-Vas t’en, je sais ce qu’il me reste à faire.
Je me retourne et fait quelques pas. Derrière moi, j’entends qu’il arme la culasse de son arme.
D’un coup, la neige cesse de tomber et je m’arrête. La déflagration retentit. La balle arrache un bout de chair de mon bras gauche. Je lâche la mallette et me retourne vers lui. Le virus a pris le dessus juste au moment où il allait se tirer une balle et a retourné l’arme contre moi. Je n’arrive pas à l’éviter lorsqu’il se rue sur moi, je glisse et me retrouve au sol. Il revient à la charge et me donne des coups de pieds au ventre et au visage. J’attrape sa jambe et le mets au sol lui aussi. Nous nous relevons ensemble. Je sors mon Beretta et tire deux balles dans ses genoux. Il s’effondre mais continue à avancer en rampant vers la mallette. Du bout des doigts, il effleure la poignée, un son sort de sa bouche déformée et ses yeux exorbités n’implorent qu’une chose, « du sérum, injecte moi du sérum ». Alors, du pied, je repousse plus loin la mallette, je pointe sur sa tête mon flingue et appuie deux fois sur la détente. La neige se teinte d’un rouge écarlate et gluant, un spasme et le corps se raidit, définitivement.
Je me penche et ramasse l’attaché-case. Du sang s’écoule de mon bras gauche, et s’écrase sur le métal bouchonné. La blessure est à vif et la douleur remonte dans mon épaule, m’arrachant un cri.
Je monte dans le F150 et je le regarde. La neige tombe à nouveau et recouvre déjà son corps.
Voilà. Tu sais maintenant la chronologie de ces cinq jours qui se sont écoulés. Cinq jours de carnage, cinq jours de haine, de sang.
Et maintenant, il me reste une dernière chose à faire.
Sean est contre la porte métallique de l’abri. Les coups que donne Janet résonnent dans toute la maison, dans tout mon être, rythmant les battements de mon cœur. Il me regarde ne sachant que faire et je lui montre la mallette. Je l’ouvre, attrape l’antidote et remplis une seringue.
-T’es blessé, qu’il me dit.
-Pas grand-chose, ça cicatrise déjà. Sean, je suis allé dans un hôpital et j’ai fait une transfusion de mon sang dans deux poches. Elles sont dans mon sac dans l’entrée. Si ça tourne mal, tu les prends et tu va voir Miller. Sers t’en comme monnaie d’échange pour l’antidote... Arrête de me regarder comme ça… Bon, tu te mets là avec ton arme, je vais ouvrir à Janet. Tu n’interviens que si je t’en donne l’ordre, OK.
Il ne répond pas et se met en position.
Mon flingue à la main j’ouvre la porte métallique et me recule un peu. Janet sort comme une furie, elle crie et court dans la pièce.
Je braque mon arme sur elle et crie :
-JANET, ARRETE.
Surprise, elle stoppe net et me regarde de ses yeux rouges.
-Janet, regarde, je pose mon arme sur la table… Laisse moi venir vers toi.
J’avance lentement, mais pas longtemps. Elle se jette sur moi. J’esquive en me penchant, me retourne et plante la seringue derrière sa cuisse. Elle continue un peu et s’arrête au niveau de la table. Je me relève. Je la vois qui titube un peu, l’antidote commence à faire effet. Elle saisit mon arme sur la table et me met en joue. Sean la braque lui aussi, prêt à faire feu.
-NON Sean, ne fait rien… Janet, pose l’arme… JAN…
Le coup de feu retentit, je sens une brûlure juste à côté du cœur. Un instant je vacille... Et je m’écroule.
Il me semble voir Janet lâcher le flingue et se recroqueviller sur elle même. Sean, je ne le voi..
Et devant mes yeux, vos mille visages se superposent.
Ils ont tous un nom, une histoire, une vie que je leur ai volé.
Tous ricanent de me voir enfin à leur place. Je sais que leur vengeance sera longue, interminable et je ne leur en veux pas.
Au contraire, je l’attendais…
Attendez moi, ma vie s’écoule par ce petit trou, elle est rouge, elle est chaude, elle est visqueuse.
Elle se répand autour de moi et je n’arrive pas à la retenir.
Maintenant, elle est noire, comme l’abysse sans fond que vous avez creusé pour moi.
Attendez moi mes frères de mort, je vous rejoins.
Mon esprit me survole, je vois Janet presser la plaie par laquelle je viens de m’enfuir.
Elle pleure un homme qu’elle espérait être son père, elle pleure un sauveur, elle pleure un tueur. Elle est forte Janet, elle survivra.
Attendez moi.