Jour 31 – Jeudi 16 mai 2019
Ce matin, le réveil sonne avant le lever du soleil. Pas question de rater le sunrise ce matin ! La nuit s’est plutôt bien passée, malgré l’inconfort relatif de la banquette arrière de la
voiture, et surtout l’impossibilité d’étendre les jambes. Va falloir dérouiller tout ça rapidement. Je me contorsionne pour me changer à l’arrière de la
voiture – mon idée d’un étirement matinal – et je mets quelques couches de vêtements, car il fait bien froid dehors

. La rosée matinale sur le pare-brise est quasiment gelée. Pas si mal que ça d’avoir dormi dans la
voiture, il y fait quand même plus chaud qu’en tente

.
J’allume le moteur et le chauffage, et prends la route en direction de Point Imperial. Initialement, j’avais prévu de me rendre à Cape Royal, mais la route est encore fermée car instable à la suite de la fonte des neiges. Des grosses machines travaillent sans relâche pour ajouter du sable et tasser tout cela afin de rendre la route sécurisée pour les véhicules le plus rapidement possible.
J’arrive à destination en même temps que le soleil pointe le bout de son nez. Je me pare de mon appareil photo et sors de la
voiture. A peine la portière refermée que je suis déjà gelée, c’est que ça pique ce matin ! Et toujours ce vent glacial qui souffle pour ne pas aider. Tant pis pour les températures, le
Grand Canyon saura me chauffer les rétines par sa majestuosité.
Je prends une claque énorme dès le matin, avec le spectacle splendide qui s’étend sous mes yeux.
J’en perds mes mots, j’hésite à simplement vous balancer les photos sans rien dire… En même temps, j’ai envie de vous faire patienter encore un peu. Je suis comme ça, j’aime bien teaser, faire durer le plaisir

. C’est mon moment préféré dans tout, les quelques secondes qui précèdent une découverte ,qui je le sais va être extraordinaire. Ces petites sensations au creux du ventre et de la poitrine qui signent l’excitation montant progressivement.
Ainsi, je décide de ne pas me rendre tout de suite au point de vue officiel, mais d’en découvrir en premier les alentours. D’ailleurs, je n’ai pas beaucoup préparé cette visite en amont, et je ne sais même plus à quoi m’attendre en termes de paysage de ce côté-là du canyon. La surprise sera donc totale.
Je m’approche de la cime des arbres et rapidement, le canyon me fait face. Ou plutôt, se déroule sous mes pieds. Les couleurs pastel du matin sont exceptionnelles, les roches sont encore teintées des reflets bleutés de la nuit.
Le soleil illumine timidement le tout, apportant ses premières touches rosées, initiatrices de la promesse de sa chaleur imminente.
Je suis totalement seule pour vivre ce moment magique, le froid est paralysant, ou alors est-ce la beauté de ce que s’étend sous mes yeux ? A ce moment-là, je ne saurais le dire, le temps est comme suspendu dans cet instant de pureté.
Le vent et l’émotion font couler quelques larmes sur mes joues, dont le froid vivifiant ramène mon esprit perdu dans les méandres du canyon à mon corps. Je commence à me déplacer vers ma droite pour découvrir un paysage qui s’ouvre sur l’horizon.
Cette fois-ci, plus de mots, je vous offre à votre tour ce spectacle, que j’espère avoir pu capturer ne serait-ce qu’à quelques pourcents de ce qu’était la réalité du moment.
Je passe de longues minutes toute seule sur place, avant d’être rejointe par deux autres personnes. Nous n’échangeons que quelques mots de bienvenue, mais respectons notre espace à chacun pour profiter de cet instant dans un silence spirituel. Je m’éloigne du bord de la barrière sécurisant le point de vue afin qu’ils puissent à leur tour capturer le canyon dans leur objectif, et leur rétine.
Le soleil se démarque sur l’horizon et ses rayons transpercent maintenant la couche nuageuse, embrasant les roches de sa chaleur et illuminant les parois de ses reflets. L’instant est éphémère, les nuages masquant rapidement le spectacle, le soleil tire sa révérence et leur laisse la scène. Ces quelques secondes furent suffisantes, et je souris face à ce cadeau du ciel.
Je retourne au parking et allume le chauffage à fond, mes doigts sont glacés. J’ai besoin d’une boisson chaude, je décide d’installer mon matériel au pied de la portière ouverte, afin de me protéger au maximum du vent. Dans ces températures, l’eau mettre un temps fou à chauffer, mais que faire, je n’en apprécierai qu’exponentiellement la récompense. Bon, quand on sait ce que vaut le café instantané des US… ce n’est pas fou, mais dans ces circonstances, ce sera un de mes meilleurs cafés

(note à moi-même : investir dans du vrai matériel à café de voyage pour le prochain roadtrip).
Je sirote mon breuvage sur le parking, la vue sur le canyon cachée en grande partie par les arbres. Je ferme les yeux, le film qui repasse dans ma tête est bien suffisant pour me transporter.
Je me décide à reprendre la route et regagner le petit village du canyon. Je n’ai pas de programme précis en tête, je sais simplement que je n’ai pas l’énergie ce jour de faire une grosse randonnée. De toute façon, il faut réserver quelques découvertes pour la prochaine fois !
En plus, j’ai prévu une longue randonnée le lendemain, je préfère donc garder mes forces. Je me rends au General Store situé au
camping afin de profiter du wifi pour donner quelques nouvelles quant à comment je vis ce retour au Canyon. J’en profite pour faire un tour dans le magasin, qui vient d’ouvrir. Il y a un petit café ainsi que tout le matériel nécessaire pour se préparer à la randonnée ou réparer des objets de
camping.
Je retourne dans la
voiture et prends mon petit-déjeuner tranquillement en attendant que les températures extérieures s’adoucissent un peu.
Les nuages s’espacent, laissant le soleil réchauffer un peu le canyon, ça fait du bien. Je me décide à aller visiter le lodge de jour, afin d’en voir réellement l’intérieur en pleine lumière et non pas dans la pénombre d’hier soir.
L’intérieur tient les promesses de l’extérieur et est extrêmement bien fait, avec d’immenses baies vitrées et tout en pierres et en bois. C’est magnifique ! Quelques photos et écriteaux retracent l’histoire touristique du lieu. Je fais la connaissance de Brighty, le petit âne du
Grand Canyon, que je vous présente également.
De nombreuses années avant que le parc ne devienne un parc national, des mineurs ont tenté de gagner de l’argent de la région. De nombreuses mules furent apportées pour transporter le matériel nécessaire. Néanmoins, la région n’était pas prospère et les mules furent abandonnées sur place. La nouvelle ruée vers l’or était le tourisme. En 1917, le lodge ‘’Wylie Way’’ fut ouvert par Elizabeth Wylie et son mari Thomas McKee. Leur fils, Bobby, se lia d'amitié avec un âne abandonné surnommé Brighty, l'ermite de Bright Angel Creek. Bobby et Brighty ont travaillé ensemble pour transporter l'eau d'une source située à environ 800 mètres sous la rim. Chaque jour, le salaire de Brighty était une pile de pancakes. Lorsqu'il ne travaillait pas, le petit âne sauvage permettait aux garçons et aux filles de monter sur son dos. Son charisme a été immortalisé dans Brighty of the Grand Canyon, un livre pour enfants de Marguerite Henry. Bien qu'il ait capturé le cœur et l'imagination des visiteurs, Brighty et d'autres ânes sauvages rivalisaient avec des espèces indigènes pour la nourriture et l'eau. Le NPS a ainsi décidé de retirer les ânes du Grand Canyon. En 1981, la plupart avaient été capturés et placés dans des centres d'adoption.
Beaucoup croient que frotter le nez de Brighty porte bonheur à ceux qui admirent les ânes sauvages du Grand Canyon.
Brighty, vous croyez qu'il était droitier ou gaucher ?
En milieu de matinée, je participe à une présentation de Ranger Dan, pour qui c’est la 1ère saison de ce côté-ci de la rim, après 2 saisons sur le côté sud. Avant ça, il était à
Joshua Tree, et quand il a dit à son superviseur qu’il allait partir pour le
Grand Canyon, celui-ci lui a répondu « mais Dan, tu sais que ce n’est qu’un gros trou dans la terre n’est-ce pas ? ». Un sacrément gros trou quand même !
A la question de ‘’comment s’est formé le
Grand Canyon ?’’, je vous répondrai : DUDE ! It’s complicated.
- D : deposition (de sédiments)
- U : uplift (quand les deux plaques tectoniques sont entrées en collision)
- D : downcutting (par la force du Colorado)
- E : erosion.
La largeur du
Grand Canyon, ainsi que sa profondeur, augmentent progressivement. Cela est dû à l’érosion par le Colorado, par la gravité, la météo, et par ce que l’on appelle en anglais ‘’ice wedging’’. Durant l’hiver, de l’eau s’infiltre dans les failles du
Grand Canyon, gèle durant la nuit et s’expand, ce qui peut provoquer le détachement de certains blocs de pierres. C’est pour cela qu’il est extrêmement dangereux de marcher trop proche du bord du canyon, car on ne sait jamais quand une roche peut se désolidariser de sa base.
J’apprendrai également que la couleur naturelle du Colorado est brune, et pas verte. Lorsqu’il est vert, c’est que l’eau passe dans les barrages, y est filtrée, et qu’elle n’est pas en train de transporter des sédiments comme elle le ferait naturellement. Ces barrages ont également grandement ralenti la vitesse du fleuve.
Après cette présentation très sympathique - j’admire la joie de vivre et de transmettre leurs connaissances des Rangers des parcs - je me décide à faire une petite promenade quand même. J’opte pour le Transcept Trail, qui longe le canyon, depuis le lodge jusqu’au
camping. Le sentier alterne entre vues sur le canyon et passages parmi les arbres. C’est très tranquille, il n’y a pas beaucoup de monde et la marche de 2 kms ne représente pas de difficulté particulière.
A l’approche du
camping, le sol est jonché de pommes de pin, et l’odeur des arbres est enivrante. On retrouve également quelques ruines en pierre.
Construites plus de 900 ans avant le Lodge du Grand Canyon, les fondations de cette petite maison de deux-pièces nous donnent un aperçu de la manière dont les fermiers Puebloans de la North Rim vivaient. Ces maisons étaient construites pour protéger les fermiers natifs durant les mois de plantation et de récolte. Ils profitaient des neiges qui duraient une bonne partie de l’hiver et prodiguaient donc de l’eau, de techniques de plantation en profondeur et de certaines localisations spécifiques le long du canyon pour maximiser le nombre de jours sans risque de gelées afin d’arriver à une bonne récolte. Pendant l’hiver, ils se déplaçaient dans des endroits du canyon plus chauds afin de continuer leurs plantations.
Ici, point de pommes de reinettes ou pommes d'api
J’arrive au
camping, et décide de prendre le Bridle path pour retourner au lodge. Celui-ci est plus à l’intérieur des terres et ne permet donc pas de voir le canyon.
Je m’arrête au Visitor Center pour faire valider mon carnet de Junior Ranger et obtenir mon troisième badge du
Grand Canyon. C’est le trio gagnant !
Il est midi largement passé, et je décide de profiter des chaises disposées sur le long de la terrasse du lodge, avec vue sur le canyon, pour manger. Bonne pioche pour la vue, mauvaise pioche pour la praticité et le confort. En effet, le vent souffle très fort, ce qui non seulement me gèle les entrailles en quelques secondes, mais qui en plus nécessite de jongler pour tout maintenir en place. Pas grave, la beauté de la vue l’emporte encore une fois et je ne laisserai pas le vent me faire battre en retraite. Enfin… pour les quelques minutes du repas, car après ça je ne tarderai pas.
Pas de père, mais Lachaise
Je quitte le canyon en début d’après-midi, contente de ce rapide aperçu de ce côté de la RIM, plus sauvage, moins touristique, et plus verte. J’y reviendrai, c’est certain !
Au revoir
Grand Canyon, et merci pour ta sagesse et ton immensité.
Je prends la route pour Hildale, où j’ai réservé un emplacement de
camping chez un privé, en prévision de la randonnée des White Domes prévue le lendemain. J’arrive sur place peu après 17 heures, sous un ciel bien chargé.
L’hôtesse me fait faire le tour du propriétaire, elle est très gentille. Le site dispose de quelques emplacements de
camping et de cabines. On a accès à un coin cuisine couvert, avec tout le matériel nécessaire (feu à gaz, grill, micro-onde), des toilettes, ainsi qu’une douche extérieure chauffée grâce à des panneaux solaires.
C’est vraiment sympa comme endroit, dommage que la météo ne soit pas des plus géniales. Je prends rapidement ma douche (les serviettes de toilette ainsi que des échantillons de gel douche sont fournis) avant que la pluie ne rejoigne la fête.
Sur le retour, je rencontre un second propriétaire, avec qui je passerai une bonne demi-heure à discuter. Il me parle de l’écologie, de la situation de la planète et de ce qu’il essaye de faire pour réduire son empreinte écologique

. Il me parle politique et de ses voisins avec qui il ne s’entend pas du tout car ils sont des supporters de Trump. Ça a été une discussion très enrichissante et sympathique, un beau moment d’échange. C’est l’arrivée de la pluie qui y mettra un terme. Il regarde le ciel d’un air dépité en disant que c’est la première fois en 20 ans qu’il fait si froid et moche dans la région, et que les gelées durant la nuit compromettent grandement ses plantations de légumes

.
Pour ma part, je vais me réfugier dans la
voiture, car le vent se lève et la pluie se fait de plus en plus violente. Durant un moment d’accalmie, je décide de rapatrier mon sac de couchage et mon matelas dans la
voiture, vu les trombes d’eau, j’ai peur que l’étanchéité de la tente soit mise à rude épreuve. D’ailleurs, l’hôtesse qui m’a accueillie me dit que ça l’embête de me laisser dehors par ce temps et que si je le souhaite, elle me laisse dormir dans une des cabines encore libres, sans supplément hormis $12 pour les charges et les frais de ménage. Je la remercie, mais refuse sa proposition, ça devrait aller pour une nuit, et puis je commence à avoir l’habitude de dormir dans la
voiture maintenant !
Je passerai la soirée dans la
voiture, ma fidèle lecture à la main et le bruit des gouttes d’eau résonnant sur le toit et les vitres.
Des boules quiès et au dodo.