Nous redescendons. Il est amusant de doubler les randonneurs montant, littéralement vissés à la paroi alors que nos corps maintenus seulement par la pointe des pieds et les phalanges de nos mains sur la chaine sont happés par leur poids vers le fond du canyon. La terreur se lit dans leurs yeux à l'idée qu'un seul de ces points de contact se dérobe et qu'un destin funeste nous emporte et eux peut-être avec.
On retrouve la ranger et nos sacs et on peut s'abreuver après l'avoir remerciée. Malheureusement, je referme mal mon jerrycan et un fin filet humide me coule sous les fesses. Sans eau l'aventure s'arrêterait. Je regarde les dégâts: je n'ai perdu que quelques millilitres de liquide: il va falloir faire plus attention.
On reprend le west rim trail, et la beauté de ce que nous venons de réaliser se révèle en grand:
On ne tarde pas à redescendre d'une centaine de mètres.
Ces stries rectilignes sont toujours aussi surnaturelles, on dirait une toile peinte au couteau, avec un subtil dégradé de couleurs entre le beige et l'ocre, ponctué de formes vertes et sur fond bleu ciel.
Nous atteignons un plateau boisé suspendu au-dessus du sillon de la virgin river.
On repart plein sud afin de franchir un canyon très encaissé, toujours en redescendant. On voit bien le détour qui part vers la gauche pour déboucher (au centre et en bas de l'image) sur un sentier taillé à même les ocres qui part vers la droite, soit à peu près parallèlement au chemin parcouru mais en sens inverse. Nous sommes dans un véritable dédale de canyons et de damiers en lévitation.
On rejoint le sentier décrit ci-dessus, toujours bien large mais beaucoup plus brut:
Le soleil cogne dur et il faut beaucoup d'énergie pour lutter contre; on franchit un petit bosquet où l'on essaie de se rapetisser pour fuir les rayons du soleil, on contourne un nouveau précipice, et on file plein est pour aller chercher le fond d'un canyon extrêmement encaissé et parfaitement ombragé où l'on trouve un peu de fraicheur.
On s'enfonce aussi longtemps que possible dans ce canyon. Le soleil, malgré ses efforts, ne nous atteint pas.
On prend en même temps pas mal d'altitude, et le paysage derrière nous s'élargit:
Arrivés au fond du canyon, on réalise que ses parois sont infranchissables. Tout en haut, horse pasture plateau.
On fait un virage à 180 degrés, pour escalader la falaise en quelques lacets: une large vire ascendante a été taillée par l'homme à même la roche...
... véritable peinture abstraite:
On arrive enfin au plateau, où l'on croise un couple de randonneurs, qui nous demande si l'on sait où est le campsite 1 qu'ils cherchent désespérément. On les croisera toujours aussi désespérés après notre pique-nique.
On quitte le sentier pour rejoindre Cabin Spring, qui n'est qu'une minuscule flaque saumâtre, de laquelle s'échappe un fin filet d'eau. Dans la pente, en utilisant un galet plat, j'arrive à tirer de l'eau claire pour remplir ma poche de 2 litres. Au cas-où, il sera possible de revenir ce soir, ou demain matin, si les réserves se sont évanouies. Cette eau étant réputée toxique, je mets dedans une pastille purificatrice à base d'ions d'argent. On croise une famille qui poursuit, sur une vire très peu tracée, en disant "It's over there". Je me prends à imaginer que c'est là, avec une vue inconnue et à couper le souffle sur
Zion, que ce Monsieur a dit "je t'aime" pour la première fois à sa future femme. (ce n'était pas un suicide collectif, on l'aurait sû). Nous préférons prudemment ne pas nous y aventurer, et restons quelques mètres sous Cabin Spring pour prendre notre premier pique-nique du jour. La vue est déjà très belle, on voit bien le large chemin qui nous a menés jusque là, et on réalise déjà que la moindre glissade serait fatale.
