-JOUR 17-
8.00 am
Sur la route.
Son sommeil fut long, sans rêves, noir, profond comme un abysse sans fin. Comment fallait-il l’interpréter ?
Idées noires.
Fin toute proche ou début d’un nouvel espoir ?
Dans l’état et la situation dans lesquels il se trouvait, la première suggestion lui parut la plus plausible. Et pourtant, ce sommeil brut avait aussi été réparateur. Bourré de médocs et de vitamines, la douleur à son épaule était oubliée. Il arrivait même à bouger son bras, et ses courbatures avaient disparu elles aussi. Oui, mais pour combien de temps. Et combien de temps lui restait-il avant que les chasseurs ne le retrouvent ? Allongé sur la banquette arrière, son esprit posait mille questions, mais n’apportait aucunes réponses. Il fallait tout de même trouver une solution pour ce site des roadtrippers. Un petit quelque chose lui disait que Pascale, Jean-Luc et eux, faisaient route ensemble, ligués contre lui. Il n’aurait donc aucun remords à les effacer.
-Théoriquement, je ne suis pas loin de
Monterey. Où pourrai-je aller ?... Un endroit public avec du monde, empêchant toute intervention armée… Oui, c’est ça, un lieu plein de personnes, et avec des enfants en plus… Et du wi-fi bien sûr… Quel bel endroit pour une fin…
Une dizaine de kilomètres plus loin, le Cherokee se gara devant un centre commercial. L’effaceur s’y engouffra, et ressortit 20 minutes plus tard, avec 2 poches.
Un nouveau pantalon, une chemise, un gilet, une paire de lunettes de soleil, et une casquette rivée sur la tête, le rendaient méconnaissable. Il laissa son bras droit pendant, pour ne pas attirer l’attention. Sa barbe de 4 jours masquait la fatigue de son visage. Il était prêt pour le dernier épisode, et cette fois ci, la conclusion lui appartenait.
11.00 am
Monterey.
Aquarium.
La foule se pressait. Son laptop dans une sacoche, il attendait son tour pour prendre un ticket d’entrée. Il avait pris soin de garer le Cherokee dans une petite rue adjacente, non loin de l’entrée, mais au calme. Personne ne verrait la
voiture.
Derrière ses lunettes de soleil, ses yeux fouillaient la foule, essayant de repérer les chasseurs. Mais qui est qui ? Comment faire la différence ?
Il s’obligea à se calmer, avec son accoutrement, il était méconnaissable. Un badaud parmi les badauds. Il n’était qu’à 2 mètres de la guérite, quand une femme qui venait d’acheter son ticket, se retournant, bouscula son flanc droit, lui arrachant un gémissement de douleur.
-Hoo, excusez-moi, Monsieur, je vous ai fait mal, je suis vraiment désolé…
-Non, ça va, pas de probl…
En Français, il venait de répondre en Français.
-Vous êtes Français vous aussi ?
-No, no problem. I’m ok. Sure.
-Right. Bye
Il venait de se trahir bêtement. Il la regarda s’éloigner, entrer à l’aquarium, puis elle disparut.
Derrière un pilier, 12 ellëoj, tapait un message :
-
Monterey, aquarium, jeans bleu foncé, gilet noir, casquette beige, et lunettes de soleil. Sacoche à la main.
11.20 am
Sur la route.
Au signal de la notification, le Boss se connecta au site.
-Il est à
Monterey, à l’aquarium.
- Cet enfoiré a bien choisi son endroit. Doit y avoir plein de monde, dit Jean-Luc.
-Il ne va pas être facile à appréhender.
-Combien de temps avant d’arriver ? demanda Pascale.
-1/2 heure à tout casser…
12.00 am
Monterey.
Aquarium.
Ils n’eurent pas besoin d’acheter des tickets. Dehors, la jeune fille et le barbu de
Kanab, les attendaient avec les billets à la main.
-Il est à l’intérieur, mais on ne sait pas où.
-OK, on va fouiller, et le dénicher, dit Jean-Luc. Y a-t-il d’autre roadtrippers à l’intérieur ?
-Oui, 3.
-Bon, vous vous restez dehors. Mais ne prenez pas de risques, s’il sort, vous ne faite que le suivre. OK,
-OK.
A l’intérieur, ils se divisèrent. Pascale et Jean-Luc d’un côté, Le boss de l’autre. Le site était grand et plein de recoins. Après une heure de fouille infructueuse, ils se regroupèrent pour faire un point.
-Pas trouvé dit Pascale.
-Moi non plus, chou blanc.
Merde, où se cache-t-il ?
-Bon, on reste ensemble, et on refait un tour.
-Au vivier, dit Pascale, au vivier, on n’a pas inspecté les passerelles du dessus du vivier !!
Ils trouvèrent la porte de service qui menait aux escaliers qui desservaient les passerelles, se divisèrent devant chaque escalier, et, doucement, montèrent. Comme par obligation, c’est Pascale qui le trouva. Arrivé au niveau de la passerelle, elle le vit. Il était assis sur le caillebotis, son laptop sur les genoux, et tapait sur son clavier avec sa main gauche. A-t-elle eu pitié de le voir s’escrimer à frapper chiffres et lettres d’une seule main. Non, sûrement pas. Une vingtaine de mètres les séparait, mais l’effaceur, plongé dans ce qu’il faisait, n’avait pas fait attention à elle. Elle fit signe au Boss et à Jean-Luc de s’arrêter, et qu’il était devant elle.
Tout à coup, elle se rua sur lui, mais les vibrations de la passerelle métallique lui firent lever la tête. La voyant, il se releva comme un ressort, et courut, s’échappant par l’autre côté.
-Arrête toi, t’es fichu, lui lança-elle.
-NON, PAS TOI, ce n’est pas toi !!
-ARRETE TOI…
Le Boss et Jean-Luc s’étaient élancés à leur tour sur leur passerelle. Le bruit des courses sur le caillebotis emplissait la pièce, rendant toutes communications impossibles.
Arrivé au bout, il dévala l’escalier et sortit par une autre porte de service, débouchant dans un couloir. Il reprit sa course folle, bousculant tout sur son passage. Derrière lui, la porte claqua de nouveau, Pascale, le Boss et Jean-Luc venaient de la franchir à leur tour, et prirent en chasse l’effaceur. Seul le Boss partit dans l’autre sens, espérant le prendre à revers.
Sans objectif fixe, l’effaceur traversa une partie de l’aquarium, et déboucha sur une terrasse. Il stoppa net sous le regard médusé des gens qui visitaient. Pris de panique, il essaya de se mêler à la foule, mais tout le monde s’écartait de lui.
Lorsqu’il se retourna, Pascale et Jean-Luc lui faisaient face.
-N’approchez pas, ou j’appuie sur le bouton.
-C’est fini, lui dit Pascale, pose ton ordinateur. C’est moi que tu veux, laisse les roadtrippers tranquilles.
Elle avançait vers lui, ne le quittant pas des yeux.
- Arrête-toi, tu sais bien que je ne bluffe pas. Recule, RECULE.
Mais elle ne bougea pas, le fixant sans arrêt.
Encore ce regard, ce regard qui l’hypnotisait. Il ne pouvait plus s’en défaire, et ne prit pas garde à l’homme, qui derrière lui, avançait lentement. Le remarquant, Pascale voulut gagner du temps.
-Allons Paul, c’est fini, pose l’ordinateur.
Paul, depuis combien de temps il n’avait pas entendu son prénom ?
-Arrête, ne m’appelle pas comme ça, je suis l’effaceur, l’EFFACEUR.
3 mètres, il ne restait que 3 mètres à l’homme qui doucement le prenait à revers.
-Oui, tu es l’effaceur, Paul. Combien de sites as-tu fais disparaître ?
-Ha, ha, ha, tu crois que je vais te le dire.
2 mètres.
-Je suis un génie, ha, ha, ha, malfaisant, mais un génie, ha, ha, ha.
Il délirait, et le point de non-retour n’était pas loin. Pascale devait agir vite.
1 mètre.
-Oui, tu es un génie…
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Au moment où il allait appuyer sur le bouton, le laptop s’envola. Derrière l’effaceur, l’homme venait de lancer son bras droit en avant, son poing percuta le portable par en dessous le projetant dans les airs. En touchant le sol, le bruit qu’il fit, ne laissa pas de doute. HS, le laptop était HS.
Dans la confusion, l’effaceur reprit sa course, fendant la foule, il réussit à prendre plusieurs mètres sur ses poursuivants. Jean-Luc et Pascale, rejoints par le Boss lui courraient après. Ils le perdirent de vue à la sortie de l’aquarium. De quel côté était-il parti?
Un bruit de moteur, les pneus qui crissent sur l’asphalte, et le Cherokee leur passa devant dans un bruit d’enfer.
Pas question de le laisser filer une fois de plus.
Sur la terrasse de l’aquarium, l’homme qui avait propulsé le laptop dans les airs, le ramassa, et le jeta contre un mur de toutes ses forces. A côté de lui, plusieurs personnes se congratulaient, poussant un ouf de soulagement.
Le Cherokee venait de passer Carmel, et longeait la côte. Pied au plancher, l’effaceur prenait tous les risques pour s’échapper. De temps en temps, dans son rétro, il voyait une berline qui déboîtait, doublant d’autres voitures, et elle se rapprochait vite.
10 miles plus loin, alors qu’il s’engageait sur le pont, le moteur du vieux Cherokee hoqueta, laissant échapper une fumée chargée d'huile, l’instant d'après, il explosa. La vieille mécanique venait de céder. La réaction en chaîne fut brutale, et finit par bloquer les roues de devant.
Après deux embardées, fracassant le parapet du Bixby Creek Bridge, le vieux Cherokee plongea vers le Pacifique.
A l’intérieur, Paul, sa main crispée sur le volant, voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche.
La chute lui paru interminable , et devant ses yeux exorbités, une seule et même image défilait : le visage de Pascale.